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Home Littérature FABIEN MARÉCHAL - Nouvelles à ne pas y croire (Dialogues)

FABIEN MARÉCHAL - Nouvelles à ne pas y croire (Dialogues)

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Avant d'évoquer Fabien Maréchal et son livre Nouvelles à ne pas y croire, paru aux éditions Dialogues, laissez-moi vous parler de la journée que j'ai passée au Salon du Livre. Celui de cette année ? Oui, je crois. Celui de Paris ? Peut-être, après tout. Essayons d'y voir plus clair. Tout avait commencé la veille, le samedi, quand j'avais trouvé une invitation dans ma boite aux lettres. D'habitude, le dimanche matin est consacré à relire Proust, mais je me suis fait une entorse comme excuse. L'après-midi, j'allais devoir renoncer à des joutes sexuelles de premier ordre avec qui vous savez. J'allais manger de la vache maigre à midi (peut-être même un sandwich !), mais c'était décidé, je montais à Paris.

Porte de Versailles, la tour Eiffel était visible du parking. Un bon point pour le chef décorateur. Le type prenait son job à cœur, on ne pouvait lui reprocher d'avoir fait totalement l'impasse sur le Taj Mahal. Quelques souterrains et escalators modernes plus loin, et le type à l'entrée oblitérait mon intrusion dans le saint du saint de l'édition française.

J'ai vite compris que ça ne tournait pas rond dans le mille-feuille germanopratin. C'est sur le stand Albin Michel que la puce s'est mise dans mon oreille. Amélie Nothomb avait beau porter un chapeau où reposait un aigle empaillé pas tout à fait mort, elle regardait passer la foule indifférente d'un air affligée. Elle avait beau remuer ses lèvres maquillées d'un rouge sanguin, aucune mélopée convaincante n'en sortait. Les gens l'ignorait et sa pile de livres aussi. (Mille exemplaires fraîchement apportés par une stagiaire à gros nichons qui, en désespoir de cause, avait décidé de les lâcher dans la nature.) J'ai fait comme tout le monde. J'ai passé mon chemin.

Albin Michel n'était pas le seul dans la panade. Le grand Gallimard, lui aussi, était touché de plein fouet par le mouvement de foule dédaigneuse. Ils avaient pourtant le plus grand stand, le plus moquetté, le plus parfumé haut de gamme, le plus petit fourré. On n'est pas le premier éditeur français par hasard. Cette fois-ci encore, ils n'avaient pas fait dans la demi-mesure. L'estrade avait dû être renforcée pour supporter les poids lourds qui s'y démenaient. Camus susurrait, Sartre braillait, Céline vociférait. Gaston Gallimard en personne, costume à paillette et platform boots en cuir de caïman, haranguait la foule. Oui, mais voilà, les gens s'en foutaient

Tout à l'avenant. Guillaume Musso ? Le bide total. Marc Levy ? Un fiasco. Les vedettes de télévision, habituellement fort prisées, n'inspiraient que de l'apathie. François Hollande, déambulant dans l'indifférence générale, fût à deux doigts de convoquer les caméras pour renoncer à sa candidature. Il n'y avait rien à faire. Les gens, ce jour-là, n'étaient pas prêts à se laisser asperger de paillettes. La bérézina de l'élite littéraire tournait au vinaigre de vains. Les auteurs de renom, tous rassemblés sur le stand Grasset (un autre groupe dissident s'était formé au Seuil) manifestèrent leur légitime frustration en brandissant leurs petits poings. Ils allaient quitter les lieux si les gens ne retrouvaient pas rapidement l'esprit. C'était un ultimatum. Le ridicule de la menace se brisa sur la populace débonnaire.

Toutefois la foule continuait de s'agglutiner par paquets entiers. Elle restait moutonnière. Ses cibles avaient juste changé. Cent cinquante mètres de queue au stand Kyklos. Ricardo Salvador y dédicaçait La Zygène de la filipendule avec sa modestie habituelle. Si les gens étaient versatiles, lui ne l'était pas. Les vingt exemplaires prévus pour la journée vite épuisés, il fallut promettre d'en réimprimer dans les plus brefs délais. Surtout aux femmes qui se frottaient contre sa jambe. Leurs clitoris auraient pu être sévèrement endommagés s'il en avait été autrement.

Les stands d'autoédition ne désemplissaient pas, remplissant de joie, de fierté ou d'étonnement leurs auteurs provinciaux. Certains, toutefois, ne s'en étonnaient pas, conscients de leur talent surhumain. Pour eux la situation semblait normale. Ils avaient conçu comme une évidence d'amener leurs cinq cents exemplaires tout chaud sortis de l'imprimerie locale. Bien leur en avait pris.

En flânant dans les allées, j'ai entendu des cris qui m'ont intéressé. Ils provenaient du stand du diable vauvert. Lequel était à l'abandon. Les patrons s'étaient fait la malle. Ras le bol de ce foutoir. Ils venaient de revendre la boîte à un petit éditeur de province spécialisé dans l'autobiographie d'inconnus. À tous les coups, le nouveau proprio allait se faire un paquet de fric. Les cris redoublaient. Ils retriplaient même. Trois nanas à poil (façon de parler parce qu'en fait elles étaient plus que lisses) s'ébattaient sur une table prévue au départ pour accueillir les dédicaces. Les filles avaient à peine plus de dix-huit ans, mais elles en faisaient facile deux de moins. Un type dans la trentaine était responsable de tout ce vacarme. Comme je ne voyais que ses fesses, j'ai regardé le carton posé sur la table : LOUIS LANHER.

Les gens passaient sans même jeter un œil, pas du tout impressionné par la performance de l'artiste. J'en ai déduis que j'avais affaire au plus grand écrivain présent sur le salon. J'ai regardé le bouquin qu'il aurait dû signer à tour de bras : Ma vie avec Louis Lanher. Tout en matant le spectacle, j'ai ouvert le livre et commencé à tourner les pages. J'ai ri tout de suite. Et plusieurs fois encore après. Le meilleur truc français depuis bien longtemps. J'ai tout lu d'un jet. Et terminé au moment où, lui aussi, finalisait sa besogne, laissant les filles repues et comblées. Il s'est tourné vers moi :
-  Alors, ça t'a plu ?
-  Oh ouais, du tonnerre !
-  C'est autobiographique. Je donne toujours tout ce que j'ai.
Je lui ai tendu le bouquin. Il me l'a dédicacé avec ce qui pendait au bout de son pinceau. Sans chichis.

Fabien Maréchal, lui, s'amusait de la tournure des évènements. Les éditions Dialogues prenaient la tête du championnat. Haut la main, avec vingt points d'avance sur tous les autres. Et lui, il en était le buteur vedette. Un stade de 100 000 places se construisait vitesse grand V pour accueillir ses exploits et la foule qui grondait de plaisir. Il m'a fallu trois heures, manquant d'être piétiné à plusieurs reprises, pour accéder au nouvel écrivain dans le vent. Il a levé les yeux vers moi, pas surpris de me trouver là :
- Saut Christophe. Alors, t'as reçu mon invitation ?
- Ouais, hier. Je me suis dit : " tant pis pour Proust et qui tu sais."
- T'as vu le monde !
- Ouais, c'est dingue ! On se croirait dans une de tes nouvelles !

Je n'ai pas pu lui faire signer mon exemplaire de Nouvelles à ne pas y croire. Une fille cinglée, avec un chapeau où reposait un aigle empaillé pas tout à fait mort, m'a violemment poussé et a pris ma place. Juste derrière elle, un mec avec un costume à paillettes s'apprêtait à lui planter un couteau dans le dos au cas où elle s'éterniserait plus de trente secondes. J'ai juste eu le temps de voir le clin d'œil de Fabien. De toute façon, j'aurai l'occasion de le revoir bientôt. Un cocktail sympa, chez lui, pour fêter son bouquin. J'avais mon invitation. Et je n'avais pas été surpris de lire qu'il faudrait s'y présenter nu et ne pas hésiter à amener quelques voisins avec soi.

Mis à jour ( Lundi, 02 Avril 2012 15:55 )  

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