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Home Littérature KEITH MOON, la bombe humaine du rock (Camion Blanc)

KEITH MOON, la bombe humaine du rock (Camion Blanc)

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Avant d'évoquer la biographie de Keith Moon de Tony Fletcher, parue chez Camion Blanc, laissez-moi poser une question qui me taraude depuis le moment où cette fille géniale, idéale, féerique, mélange subtil de classe, de gentillesse et de nichons bien placés, edelweiss souriant planté là exactement pour moi, me laissa pantois et désorganisé après avoir répondu d'un ton qui semblait laisser peu d'espoir à une existence euphorique, au moins pour les trente années à suivre : "Non, désolé, je ne veux pas sortir avec toi". Oui, pourquoi la vie se montre-t-elle parfois si méchante avec certains d'entre nous ? Même si, comme pour s'excuser de sa brutalité, elle sait y mettre les formes : la fille de mes rêves s'empressant dans la foulée de préciser qu'elle ne voyait pas d'objections à ce que nous restions bons amis.

Tentons une explication : parfois la vie s'ennuie à mourir. Dans ces moments là, somme toute dangereux pour son essence même, il lui faut un divertissement. Bien sûr, elle a les bactéries, les guerres, les tournois de bridge, la pornographie et bien d'autres facéties colorées, mais la vie, tel un enfant trop gâté, s'amuse bien plus en arrachant les pattes d'une mouche égarée qu'avec les centaines de jeux remplissant sa chambre. Ne la blâmons pas. Qui sommes-nous pour juger la vie ? Nous aussi, nous avons les guerres, les tournois de bridge, la pornographie et tout le reste, mais nous aimons davantage nous intéresser avec délectation aux petits malheurs qui frappent nos contemporains. Pendant ce temps-là, ça ne tombe pas sur nous, se réjouit une partie infantile de notre cerveau.

Pourtant, un matin, dans la salle de bain, la vie décide de vous arracher les pattes. Normalement, devant la glace, vous avez votre moment de fureur quotidien : " Putain, faut qu'j'arrête cette saloperie de Petrole Hahn ! ", mais là, miracle qui aurait dû vous inquiéter, la mèche rebelle est resté au pieu, et vous êtes dispensés de sortir la lotion malodorante qui handicape tant votre pouvoir de séduction. Ce temps mort de votre existence est aussitôt meublé : "Tiens, et si je faisais une grille de loto ?" vous dîtes-vous, pauvre fétu de paille du destin. 13 27 29 34 39 44, cochez-vous, dans une gestuelle inconsciente. La même qui vous fait oublier la grille au moment de partir au boulot. À votre retour, elle est toujours sur la table, maintenant passée de mode. À ce stade, toute personne censée l'aurait mise à la poubelle, mais la vie a décidé de faire son jubilé, ce soir. Alors, non seulement vous ne la jetez pas, mais, étrange inspiration, vous regardez le tirage en direct. La présentatrice vous gâte avec son haut moulant (100 D ?) et son sourire aguicheur. Elle égrène vos six numéros en montrant ses belles dents blanches, vous empêchant de dormir une seule minute durant la nuit qui suit. Le lendemain, vous apprenez qu'il n'y a pas eu de gagnant hier, et que vous auriez été le seul à décrocher le gros lot. (La vie ne lésine pas sur les effets spéciaux.) Pas facile, dorénavant, d'oublier les milliers de possibilités contenus en germe dans ce pognon. La vie ne vous lâchera plus. Elle est bien décidée à profiter de son gag stupide jusqu'à la fin de vos jours. Les occasions ne lui manqueront pas de rappeler votre fatal moment d'inattention. Et le fait d'avoir définitivement arrêté le Petrole Hahn, là aussi, est une bien maigre compensation.

La grille de loto de Doug Sandom s'appelait les Who. Une grille de loto juste avant le tirage du soir. Au moment où elle n'était encore qu'un morceau de papier sans valeur, semblable à des centaines d'autres en Angleterre vers 1964. Une grille de loto à trois chiffres, tout aussi lucrative qu'une à six. Mais qui aurait pu dire que le 8 deviendrait un des trois ou quatre plus grands compositeurs de l'histoire du rock, le 45, un bassiste hors pair, le 12, le meilleur porteur de veste à franges de la Pop Music et le tout rapporterait des millions de dollars, du prestige, des filles faciles dont certaines très bien formées, et permettrait d'échapper définitivement au réveil matin en plastique ? À l'instant où Doug Sandom en était le batteur, les Who ameutaient quinze personnes à leurs concerts, parfois beaucoup moins.

 

(John Entwistle, Doug Sandom, Pete Townshend, Roger Daltrey - The Who)

Doug Sandom souffrait d'un décalage temporel insoluble : il était né en 1930 alors que les trois autres l'avaient été autour de 1945. Difficile de se sentir un destin de jeune premier quand on avait trente quatre ans, qu'on était maçon la journée, marié, peu ambitieux, et que le concept de pop star n'existait pas encore. Pete Townshend, le guitariste des Who, qui avait le nez fin, s'était rendu compte du faible potentiel commercial de l'âge de Doug et avait pour obsession de s'en débarrasser. Il y parvint, à l'occasion d'une audition pour le label Fontana, filiale de Philips. Chris Parmeinter, le producteur, trouvant le jeu de Doug indigent, le fit savoir en insistant lourdement et en invoquant cette raison pour refuser de signer le groupe qu'il trouvait par ailleurs prometteur. (Le manque de tact de ce genre de personne est une plaie pour les damnés du rock.) Pete Townshend se saisit illico de ce prétexte et signifia le renvoi immédiat de Doug, non sans l'avoir contraint à honorer les quelques concerts du mois à venir. Pete Townshend, à l'époque, était un parfait salaud.

Peu de biographies, de films documentaires et d'articles de journaux lui ayant été consacrés, le fugitif passage de Doug Sandom dans l'histoire du rock reste relativement énigmatique. Servons-nous du filigrane qui apparaît dans la biographie de Keith Moon présentement chroniquée (oui, vous êtes bien dans une chronique consacrée au légendaire batteur des Who, même si cela semble un peu confus). Que dit ce filigrane ténu et fragile (les témoins de l'époque n'ayant pas perçu l'importance qu'auraient ces informations pour mon article) ?

Il raconte que Doug Sandom fit partie des Detours (premier nom des Who), puis des Who, de 1962 à 1964. Il y fût un batteur honnête, d'une grande discrétion en concert, un modèle de transparence (ce qui, au passage, contredit la thèse de Pete Townshend : Doug n'était pas trop vieux puisqu'on ne le remarquait pas). Sa femme se plaignant de ses absences le soir, il quitta les Who après l'injonction du guitariste, acceptant son sort avec philosophie, persuadant même John Entwistle, le bassiste, qui voulait quitter le groupe par solidarité avec lui, de ne pas le faire et de continuer avec l'autre petit merdeux. Il fût remplacé par deux ou trois batteurs contractuels pour les concerts, puis le jeune Keith Moon ("il venait d'avoir 17 ans"), jusque là batteur des Beachcombers, un groupe des environs, occupa définitivement son poste. Laissé libre sur le marché des transferts, Doug Sandom passa une audition avec les Beachcombers, tout heureux d'accueillir l'ancien batteur des Who. Ils répétèrent un soir, juste pour mettre en place leur répertoire de reprises. Leur surprise fût totale en constatant la médiocrité et le manque de conviction de son jeu de batterie. Les membres des Beachcombers venaient de passer un an avec un Keith Moon, certes encore vert et inconnu, mais déjà transcendantal, et le contraste était tellement saisissant qu'ils préférèrent rendre Doug à sa femme.
Ironie de l'histoire, Doug Sandom apparaîtra bien plus tard sur un album des Who, reconnaissance méritée de son importance capitale dans la genèse du groupe. En 1976, The Story of the Who, compilation des dix premières années du groupe, est chargée de faire patienter les fans en attendant la sortie du prochain disque. À l'intérieur, on y trouve un livret de plusieurs pages racontant l'histoire des Who. On y voit une photo de Doug avec les autres, ainsi qu'un arbre généalogique où il apparaît comme une branche indiscutable et un bref rappel de son cruel destin. Voilà qui, à défaut de Pamela De Barres dans son lit, aurait pu lui valoir deux ou trois autographes dans le voisinage. Sauf qu'il est présenté sous le nom de Doug Sanden. Dans le passage le concernant, il est écrit, noir sur blanc, et cela deviendrait désormais table de la loi du rock, que Doug Sanden, lors d'un concert des Who, fut viré de sa batterie par un Keith Moon ivre mort qui braillait qu'il pouvait faire mille fois mieux. Ce qu'il fit sous les cris et les vivas de la foule. Au moment où Moon fût porté en triomphe et où il signait son contrat avec son propre sang, on suppose que Doug Sandom vomissait, seul et lamentable, quelques rues plus loin. Cette légende, une des milliers qui pullulent dans la mythologie du rock, avait été totalement inventée par Keith Moon lui-même, lors d'une interview pour le Melody maker, deux ans plus tôt.

Faute de documents crédibles, essayons maintenant d'imaginer la vie de Doug Sandom après son éviction des Who. Au début, bien sûr, il ignorait qu'il venait de perdre la grille gagnante du loto. Les autres, la première année, ne firent guère parler d'eux. Le tirage semblait tous les jours reporté. Il finit donc par les oublier. Et puis, ce fût I Can't Explain, leur premier tube et la première claque dans la figure. Allez empiler des briques dans le froid après ça. Et Anyway, anyhow, anywhere fit descendre la température de quelques degrés supplémentaires. Comme si ça ne suffisait pas, My Generation enfonça un clou rouillé dans les mains déjà calleuses de Doug Sandom. Il avait maintenant compris que cet enfoiré de Townshend allait réussir son coup et le condamner aux galères aux côtés de Pete Best. Impossible d'énumérer ici chaque nouveau tsunami, la geste des Who ayant été si riche et légendaire tout au long de ces années. Il eût toutefois le violent espoir de reprendre sa place dans le groupe quand Keith Moon s'étouffa dans ses médicaments en 1978, mais Pete Townshend, bien évidemment, lui préféra Kenney Jones, un jeunot de trente-quatre ans. Le même âge que Doug à l'époque où il l'avait viré en 1964. Allez comprendre la logique de ce type ! Townshend, il était tout juste bon à créer des œuvres inoubliables comme Tommy ou Who's next.

Doug Sandom vient de fêter ses 82 ans. Keith Moon, lui, est mort à 32. Vaut-il mieux vivre cinquante ans sous forme de cendres ou bien dans la peau d'un looser ?  Les milliers de briques posées les unes sur les autres par Doug pendant toutes ces années, elles, ne se posent pas la question.

Donc, la biographie de Keith Moon. Dans ces 830 pages bien remplies, évidemment, on y trouve les exagérations habituelles, les dévastations de chambres d'hôtels, l'alcool, les pilules de toutes sortes, ses excentricités, mais on y apprend aussi que Keith Moon ne se considéra jamais comme un Who à part entière. Arrivé en dernier, alors que les trois autres se connaissaient depuis des années, il eut toujours l'impression d'être une pièce rapportée. Et ce fût l'un des drames de son existence, l'amenant à petits feux vers l'autodestruction. La vie sait parfois être particulièrement tordue quand il s'agit de se divertir à nos dépends.

 

Mis à jour ( Lundi, 14 Septembre 2015 09:51 )  

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