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Home Littérature CHRISTOPHE DELBROUCK - The Who (Castor Astral)

CHRISTOPHE DELBROUCK - The Who (Castor Astral)

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Avant d'évoquer Christophe Delbrouck et sa biographie des Who, laissez moi vous parler d'un genre de littérature totalement négligé par les historiens du rock : la biographie de groupes inconnus.

L'histoire officielle de ces artistes inaccomplis débute autour de 1964, dans les quartiers de Londres. Des milliers d'adolescents remettent alors en cause l'axiome d'Euclide et envoient bouler leurs becs bunsen. En douce des parents, ils s'équipent d'une panoplie complète d'apprenti pop star. Dans le sillage des Beatles, ils veulent aussi leur part de gloire, ça a l'air si facile de passer à la radio. Leur enthousiasme juvénile ne va plus tarder à se rider inexorablement devant la mocheté de la vie : putain, mais comment on fait pour composer ces saloperies de bonnes chansons !

Les groupes inconnus sont parfois héroïques, poussant la confidentialité jusqu'au raffinement :

- Ça serait bien si on montait un groupe de rock !
- Un quoi ?
- Bon, laisse tomber.
La formation d'un groupe inconnu ressemble à s'y méprendre à celle d'une équipe de football de district, niveau poussin. La distribution des postes révèle les ego : personne ne veut faire goal ou arrière gauche binoclard. Tous veulent être avant-centre et marquer des buts.
- Hein ? La basse ? ! Ça va pas, non !
- Mais quoi, il faut bien que quelqu'un s'y colle.
- Oui, ben, pas moi. J'prends la guitare ou j'me casse.

Même une fois réglée la question du leader charismatique, la route vers le premier concert est semée d'embûches. Outre les péripéties mineures comme la bonne longueur de cheveu ou l'accordage des guitares, un obstacle majeur peut faire traîner les choses pendant quelques années encore : trouver un local de répétition.

À ce petit jeu, comme dans toute sélection impitoyable, les plus faibles disparaissent, et à force de courage et d'abnégation, l'élite des groupes inconnus parvient aux portes de la salle municipale. Le concert est là. Les cinq spectateurs sont affûtés, tel un escadron de filles pré pubères, prêts à l'hystérie collective. Le répertoire famélique et peu inspiré, les contre temps têtus du batteur, les atermoiements avant-gardistes du guitariste, les hésitations minutieuses du bassiste, les silences pesants du chanteur auront raison des dernières bonnes volontés. Les lumières se rallument, on traîne un peu, tête basse, autour du matériel. On se sépare, un peu honteux d'avoir fait perdre dix ans de leur vie aux autres. Ce soir, on apprendra par cœur l'axiome d'Euclide, et qui sait si on n'ira pas s'acheter un bon vieux bec bunsen, histoire d'essayer de rattraper le temps perdu.

Dernière à quitter la salle, refusant d'admettre le fiasco et désormais, l'inutilité de sa vie, la groupie de groupe inconnu a les yeux embués de larmes. Elle s'est toujours totalement identifiée à ses héros. Que va-t-elle devenir ? Elle est un peu boulotte, a arrêté ses études en cinquième, son maquillage est ridicule et ses collants sont troués. Les Who, qui passent dans la grande ville, la semaine prochaine ? Autant ne plus y penser : elle est bien incapable d'imaginer les possibilités d'un moulage en plâtre sur un corps humain, fût-il celui du guitariste vedette.

L'archétype du groupe inconnu est probablement Pure Amanite. L'époque, 1967 dans la France Gaullienne, n'était pas prête à recevoir pareil uppercut pop. Des chansons comme Napoléon was a trou-du-cul ou Attila, c'est quand tu veux sur un ring, étaient par trop dérangeantes pour la classe dominante. Le leader de Pure Amanite, Alexandre Legrand II, un génie dur au mal, fantasque et colérique, saccageait son stylo après chaque chanson qu'il estimait ratée. Son insatisfaction chronique donna du travail aux ouvriers des usines BIC pendant plusieurs mois. Après la dissolution du groupe, il entama une carrière incroyablement réussie d'écrivain inconnu. Son dictionnaire des dictatrices, un brûlot où sa femme et quelques autres en prenaient pour leur grade, ne lui valut aucun prix littéraire, mais un divorce bruyant et des cocards plein les yeux.

Plus que la formation de groupes inconnus, un phénomène étrange fait douter de l'utilité de l'espèce humaine : la reformation de groupes inconnus. Vingt ans ont passé, Pure Amanite, pour fêter les soixante ans du chanteur, remettra ça, samedi prochain. Et pas n'importe où, la salle mythique du village paumé est sold out pour l'occasion.
- En 67, la France Gaullienne n'était pas prête à recevoir mes uppercuts pop, explique Alexandre Legrand II, en suçotant son stylo bille.
Sa nouvelle femme, une petite boulotte ayant arrêté ses études en cinquième, approuve de la tête.
- Oui, mon amour. Tu étais en avance sur tout le monde, s'émeut-elle, en tirant son collant troué.
Malgré les promesses de l'aube, Alexandre Legrand II a su rester modeste :
- Ce sont les temps qui ont changé. L'époque m'a enfin rattrapé. Je crois qu'un truc comme Louis XIV nain de jardin va cartonner dans les charts.

À ce stade, une précision s'impose. Même un groupe connu peut flirter avec la ligne rouge de l'inconnu. Les Who, par exemple, ne font pas trop les malins dans les cratères de Mars ou sur les satellites de Proxima du Centaure. Plus près de nous, j'ai un ami qui considère qu'ils n'ont rien fait de bon depuis I can't explain, leur premier single, en 1965. Pour lui, ils n'existent plus depuis lors. J'admets que son avis est sujet à caution (il prétend également que le cheval est un animal con et prétentieux), mais quand même, de tels oukases doivent nous alerter sur la fragilité de la popularité.

Dans un tiroir du FBI, un dossier, classé confidentiel défense, apporte toutefois la preuve de l'existence des groupes inconnus. Le rapport effectué par l'agent Mick Jagger, (infiltré dans le milieu du rock, sous couverture de chanteur du groupe Rolling Stones depuis 1962) est formel : un projet d'encyclopédie des groupes inconnus a existé. Si l'auteur ne s'était aperçu, à la veille de rendre son manuscrit, qu'il n'avait toujours pas abordé la lettre A, la somme mégalomaniaque aurait vu le jour. Le type inconséquent, constatant son étourderie, préféra s'enfuir prudemment à l'autre bout du monde avec l'avance de trois millions de dollars consentis par le naïf commanditaire, un éditeur visionnaire, enthousiasmé à l'idée d'une telle totalité.

Donc, Christophe Delbrouck. Lui, il est le spécialiste français des biographies de groupes connus. Dans ses livres, tout y est : les débuts balbutiants vite vaincus, les chansons splendides, les vêtements flashy, les concerts triomphants, les groupies possédant leur diplôme de plâtrier, et tout ce qu'il faut pour ravir le fan inconnu. Après Franck Zappa (3 tomes), Santana, Crosby, Stills, Nash & Young, il nous relate les Who. On y apprend que Doug Sandom, leur premier batteur, était un cousin de Pete Townshend ! Plus anecdotique, il analyse avec brio la psychologie du leader et ses conséquences sur ces saloperies de bonnes chansons. Lisez le, car aussi brillant soit-il, il n'est pas à l'abri de la pire tragédie guettant un auteur de biographie de son acabit : devenir un biographe inconnu de groupes connus.

Mis à jour ( Jeudi, 19 Janvier 2012 20:08 )  

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