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CAPTAIN BEEFHEART Part 1

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Don Glen Vliet qui s'est lui-même rebaptisé Don Van Vliet, mieux connu sous son nom d'artiste Captain Beefheart, nous a quittés le 17 décembre 2010, voilà bientôt une année. Il est toujours temps de rendre hommage à un artiste, même si le silence qui suit une disparition peut laisser un goût amer à l'âme. Et si dans les semaines qui ont suivi sa mort les disques de Beefheart ont très peu quitté la platine, cela n'aura pas suffi à combler le vide.

Accomplir un retour sur l'œuvre, parcourir sa discographie et tenter d'y voir un peu plus clair dans le dédale de sa vie d'artiste, chanteur, compositeur et peintre ne pouvait que réserver quelques surprises et constituer une tentative d'y voir un peu plus clair. Les textes que vous lirez plus loin ont été écrits dans les semaines qui ont suivi son décès. Ils ont été publiés dans la revue en ligne Vapeur Mauve N°11 parue en avril 2011. Le texte concernant Safe As Milk était lui paru dans le N°9. Quelques corrections et compléments ont été ajoutés et pour le confort du lecteur la publication se fera en plusieurs parties.

Don Van Vliet aka Captain Beefheart (15 janvier 1941 - 17 décembre 2010)

"Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience." René Char (Fureur et mystère, 1948)

Tout a débuté comme ça. Une image dans une revue. La pochette d'un disque qui retient l'attention. Une curiosité qui conduit à quelques questions. L'époque était aux cheveux longs et aux tenues débraillées. Là, le type pose en costard et, les cheveux bien peignés, courts ! On a l'impression d'un joueur de poker échappé de l'ouest américain de la fin du XIXe siècle. Tout du moins était-ce cette impression qui domina longtemps dans l'esprit du jeune collégien que j'étais. Parce qu'à y regarder de plus près aujourd'hui, que voit-on ? Un habit à liseré rouge, chemise à jabot, grosse bague bleu turquoise à l'index. La pose digne, presque martiale. Bref une désinvolture calculée, une classe inouïe, qui avaient aussi le mérite du décalage et de l'inattendu. Premier contact avec celui que je ne connais encore que sous le nom de Captain Beefheart.

 

Intrigué, l'occasion me sera fournie quelque temps plus tard de voir le disque dans les bacs de la boutique que je fréquente en ces temps-là. L'achat sera presque compulsif, après écoute dans la cabine du premier titre, I'm Gonna Booglarize You Baby. Les guitares, dès l'intro, me plongent dans une sorte de féroce balancement irrépressible. Tout est là ! Le blues, je dirais même le swing, saute à la gorge. Le blues je connais un peu. Mayall, Fleetwood Mac, bref le british blues. Quelques plus anciens, Muddy Waters, John Lee Hooker. Et puis l'époque est à Ten Years After ou Led Zeppelin. Le blues toujours, donc. Mais là ce qui sort du haut- parleur est inouï, gigantesque, gargantuesque. Une telle boulimie de guitares, de rythmes concassés, de chant à la langue malaxée, tout fait de ce disque celui que, raisonnablement, on ne pouvait ni attendre, ni espérer. Je lus, par la suite, que Spotlight Kid était sans doute son enregistrement le plus accessible.

Vraiment ? Le reste serait-il encore plus fou, déjanté ? On dit que le Captain est totalement cramé, que ses shows sont incroyablement incontrôlables et que sur scène, musiciens et chanteurs se présentent sous des accoutrements stupéfiants. On a même vu le batteur jouer avec une petite culotte sur la tête. Leurs déambulations sur scène et leurs mimiques, à la façon de pantins désarticulés, donnent au spectacle une tonalité totalement surréaliste. Une légende est née.

Pas facile en ces temps de se procurer des disques qui semblent introuvables partout, surtout dans une petite ville de province où les disquaires, timides et engoncés dans leur routine, ne vendent aucun disque en importation. Trout Mask Replica, Lick My Decals, Safe As Milk, on devra attendre pour se les procurer, au hasard des fouilles de bacs, des pérégrinations estivales dans des villes plus grandes et mieux achalandées. Trout Mask, j'attendrais sept années pour pouvoir, enfin, me l'offrir, et encore, dans son édition anglaise sur Reprise et pas la fameuse et tant rêvée édition Straight. Parce qu'entre-temps, on en aura appris beaucoup sur Beefheart.

Ami et complice de Zappa dans leur jeunesse, ce dernier le signera sur son label pour l'édition de ce qui constitue ses "highligts", des monuments de la musique du 20° siècle, mais aussi ses œuvres les plus radicales, impénétrables, honnies par ailleurs des gens de bon goût. Et puis le Captain on a pu l'entendre avec Zappa sur Hot Rats. Sa voix, à elle seule, rehaussait le titre de quelques crans. Tout ce que touchait Beefheart se transformait-il en or ?

Au mitan des années 70 (1976, je crois) j'aurais l'occasion de voir Beefheart sur scène à l'occasion d'une tournée où le principe était de faire tourner ensemble différents artistes. Ce soir-là, John Martyn, John Cale, Kevin Coyne (d'autres encore, mais la mémoire me fait défaut) et Beefheart, à la fin, qui apparaît sur scène et débute le show par un titre a cappella. Au bout de quelques minutes, sifflets dans la salle et un retentissant "Shut Up !" du Captain, qui poursuit sans se démonter. Le spectacle se poursuivra. Concert qui me laissera des impressions durables même si j'ai le regret d'être parti avant la fin. Impératifs horaires obligeant et lycée le lendemain. Allez suivre un cours de physique avec ça encore dans les oreilles, vous !

Mais foin de tous ces souvenirs qui menacent d'ennuyer le lecteur. Pourquoi tant d'admiration pour ce musicien, poète, showman et peintre ? Et bien parce que tout le reste, ou presque, m'a semblé, dès lors que j'ai pu écouter tous ses autres disques, d'un pitoyable manque d'imagination et d'audace. Finalement, ce que j'admire dans la musique de Beefheart c'est cette constante volonté de toujours pousser plus loin, d'emprunter des voies inédites, ainsi que la possibilité de se fourvoyer.

Prendre des risques en matière de création c'est se soucier de ne pas rentrer pleinement dans des cadres fournis par une tradition ou l'attente péremptoire d'un public. Parfois l'artiste peut décevoir, dérouler un fil créatif qui ne nous sied pas (et les premiers disques Virgin de Beefheart ne sont pas à la hauteur des œuvres précédentes), mais il faut reconnaître que c'est là sa liberté, celle de se tromper (à nos yeux, pas forcément aux siens), d'errer (l'errance n'est pas l'erreur et est souvent propice aux plus surprenantes découvertes), et de nous faire des offres musicales qui nous sortent de la routine tout en nous ouvrant, par ricochet, à d'autres possibilités. L'artiste, en ce sens, est celui qui nous prépare à d'autres écoutes, d'autres perspectives, d'autres compréhensions qui fatalement doivent un jour déboucher sur des plaisirs nouveaux.

Don Van Vliet fait partie de ces artistes là. J'en ai quelques-uns dans ma besace, mais ils ne sont pas si nombreux. La rareté, au bout du compte, est aussi, parfois, synonyme de précieux. Beefheart m'était précieux, sa musique, sa voix, son incapacité probable à transiger sur ses objectifs artistiques. Sa mort ne change rien à cela, je continuerai à l'écouter et à explorer son œuvre, comme en ce moment même j'écoute, pour la énième fois, les Spotlight Kid Outtakes (oh, écoutez dans celles-ci Seam Crooked Sam ou Dirty Blue Gene, le blues y est chanté comme il le fut rarement, on fouille jusqu'à l'os et on en retire une nouvelle vitalité, si indispensable en ces jours tristes).

Le silence qu'il s'était imposé depuis 28 ans sera toujours transpercé de cette musique incandescente, resplendissante, comme on le dit d'un soleil, brillante comme une étoile vers laquelle les regards convergent, quand on se demande si un jour, vraiment, on parviendra à comprendre l'univers. L'univers de Don Van Vliet m'est toujours étrange, mais de moins en moins étranger.

Discographie

" Ma musique, à la différence de celle des Beatles ou des Rollin Stones, ne pourra jamais être utilisée comme source d'un nouveau pouvoir, d'une nouvelle autorité ou d'une nouvelle idéologie." Don Van Vliet

The Legendary A&M Sessions (1986)

En 1984,  A&M publie en Angleterre un mini LP comprenant les deux premiers singles de Captain Beefheart & The Magic Band parus en 1966 et devenus introuvables depuis des lustres pour nos oreilles européennes. En sus des 4 titres, un inédit, Here I Am I Always Am, ayant refait surface après sa découverte dans les archives du label. La musique y est très influencée par le blues et le rock fifties comme le prouve cette reprise du titre de Bo Diddley, Diddy Wah Diddy. Ils obtiendront un hit mineur dans la région de Los Angeles avec celui-ci et déjà on peut entrapercevoir ce qui va constituer les orientations futures du groupe. La basse y est monstrueusement mixée en avant, l'harmonica du Captain nous plonge dans le bayou le plus impénétrable. Moonchild déploie son inquiétante étrangeté en face 1 du second single. Van Vliet compose les deux faces B des singles. Who Do You Think You're Fooling ? est peut-être un peu plus ancré dans la pop et Frying Pan dans le blues rock. Document indispensable sur les débuts du groupe. La suite excèdera les promesses faites à travers ces quelques titres.

Safe as milk (1967)

1967. Année psychédélique. Certes! Mais encore ? Celle où les étals des marchands de cire noire voient débouler, dans le marais au parfum d'encens, un drôle de disque à la pochette ornée d'une photo d'un groupe aux faux airs de dandy-farmer. Quand l'époque est aux furieuses cavalcades lysergiques, Beefheart malaxe le blues électrique et entonne des chants poétiques dadaïstes. Le Captain n'en est pas à son coup d'essai. Déjà en 1966 le groupe avait publié sur le label A&M deux singles dont Diddy wah diddy (Bo Diddley) qui, avec son harmonica bluesy et sa basse outrageusement placée devant, avait connu un petit succès non négligeable dans la Californie du sud. Ce qui attirera non pas les projecteurs, mais l'intérêt de quelques amateurs de musique inouïe et celui de producteurs-managers qui se porteront au devant du groupe quand A&M le lâchera.

Safe as milk est un grand album de blues, de rock, exigeant patience et disponibilité d'esprit. Non pas que la musique en soit difficile d'accès (il sera toujours temps de pousser plus loin jusqu'à Trout mask replica pour découvrir à quel point le blues porte en lui les ferments de son propre dépassement) mais personne jusque là n'avait joué le blues et le rock avec une telle volonté d'en découdre avec les codes et les habitudes déjà bien installées. Bien sûr quelques sonorités de guitares sont teintées de psychédélisme mais tout en nuances et contrastes maîtrisés. Le batteur a parfois une curieuse façon de ponctuer les temps en recourant à un tempo un brin décalé. Parce que là est l'exploit du Captain et de ses acolytes. Faire une musique qui serpente avec une souplesse terrifiante tout en ménageant surprises et rebondissements. Abba Zaba en étant l'exemple le plus édifiant.

Huit des douze titres de cet album sont signés par Don Van Vliet et Herb Berman. Longtemps les spéculations ont prospéré sur l'identité réelle de ce dernier. Les musiciens du groupe affirmant n'avoir jamais rencontré celui-ci, l'un n'ayant que des souvenirs assez flous, on imagina que c'était une facétie de Beefheart, semant le doute, laissant ainsi les gens s'interroger sur la possibilité ou pas que le Captain se soit adjoint un acolyte pour écrire les textes des chansons. Il a fallu attendre 35 ans (c'est-à-dire le début des années 2000 !) pour que le voile soit enfin levé. Herb Berman est de fait un personnage réel, qui a vécu jusqu'au début des années 2000 à Topanga Canyon. Hormis ses talents d'acteur et de poète, il a travaillé pour le cinéma ou la télé, confectionnant des scénarii. Dans une entrevue téléphonique, accordée à Derek Laskie en 2004, il affirme aussi avoir participé à l'écriture des textes de plusieurs chansons de l'album suivant, Strictly personal, mais sans qu'il soit crédité et bien sûr sans toucher de royalties.

Le tracklisting :

Sure 'nuff' n yes I do : "I was born in the desert came on up from New Orleans" chante Beefheart  posant sa voix sur une pulsation hypnotique avec une slide, omniprésente, enfouie au fond du mix. Blues.

Zig Zag wanderer : la voix de Beefheart rivalise avec des chœurs (le Captain est de la partie) pour un texte ayant pour thème du papier à rouler ("You can huff, you can puff..."). Réitération du riff en contrepoint du chant. Sur ce titre pas moins de trois basses jouent parfois à l'unisson. Rock percutant sans falbala.

Call on me : mélodie pop et texte à l'intimité touchante : "Call on me whenever you're lonely and blue". Final aux réminiscences psychédéliques.

Dropout boogie : la voix du leader prend des accents furieux - les percussions ajoutant un peu plus encore de sauvagerie tribale. Le texte, quasi autobiographique, raconte comment Beefheart, ayant quitté l'école, se retrouve chez sa mère, en compagnie de sa girl-friend, à accumuler les petits boulots.

"Go t'school, go t'school
Just can't, just can't
Dropout, dropout, dropout, dropout"

I'm glad : Chanson pop -doo wop évoquant un amour finissant aux souvenirs doux -amers bien que Beefheart chante :

"And I'm glad, glad about the good times that we've had
You said I was the best man that you've ever had oh!
Now I'm glad oh so glad".

Electricity : un des titres les plus beefheartiens de l'album. Rythmes embrasés, voix d'outre-gorge et theremin à l'étrangeté menaçante. Quant au texte - fulgurance et fulmination des images. Electricity deviendra un des piliers des set-list live.

Yellow brick road : décalage beefheartien accomodé en tempo country. Le magicien d'Oz ne fera pas de miracle - "Keep on walkin' and don't look back".

Abba zaba . : John French martèle ses fûts, entraînant le groupe dans une folle farandole. Abba Zaba était le nom d'une sorte de barre chocolatée. Réminiscence de l'enfance fifties de Beefheart. Au verso de l'album le damier jaune et noir est là pour évoquer l'emballage de cette sucrerie. L'album aurait du se nommer Abba Zaba - problème de droit. Il porte le nom d'une chanson à venir sur l'album suivant !

Plastic factory : l'harmonica laboure le sillon blues dans la parcelle rock. Le travail d'usine tue ! "Factories no place for me boss man let me be".

Where there's woman : reptation féline du rythme, renforcée de percussions pour des accélérations subites. Le chant se fait parfois incantatoire. La solitude puisée au désert devra donc cesser avec l'amour.

Grown so ugly : Retour au blues avec une composition de Robert Pete Williams. Un homme sort de prison mais une fois chez lui sa femme ne le reconnaît pas. C'est à Ry Cooder qu'on doit l'inclusion de cette chanson sur l'album. Il en a conçu les arrangements.

Autumn's child : voix réverbérées jusqu'au chant déclaratif de Beefheart. Le theremin refait son apparition. Ballade inclassable dans un genre défini. Unique.

Le line-up de l'album :

Don van Vliet : chant, harmonica, marimba

Alex Snouffer : guitare. Pour les sessions A&M de l'année précédente il était à la batterie

Jerry Handler : basse

John French :batterie et nouveau dans le groupe

Ry Cooder : guitare, basse sur Plastic factory - musicien de studio qui, de fait, n'a jamais réellement  fait partie du groupe, quittant aussitôt celui-ci après l'enregistrement du disque.

avec les participations de :

Russ Titelman : guitare sur Electricity

Milt Holland : log drum sur Zig zag wanderer, Dropout boogie et percussions sur Plastic factory

Taj Mahal : percussions sur Abba zaba

Sam Hoffman : theremin sur  Electricity et sur Autumn's child

 

Captain Beefheart Radar Station

Part 2

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Part 4

Part 5

 

Mis à jour ( Mardi, 06 Mars 2012 21:54 )  

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