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Monsieur PIERRE AUTIN-GRENIER

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Pierre Autin-Grenier

"Tout ce qui est libre et qui chante, un jour tressaute, ricane et meurt." Pierre Autin-Grenier

Ante-scriptum 0 : Analyser la situation, ouvrage posthume de Pierre Autin-Grenier, est paru chez Finitude. Extrait ici : Le Philosophe amateur. Le même éditeur publie Une manière d'histoire saugrenue, un hommage rendu par Christian Garcin, Antoine Volodine, Franz Bartelt, Eric Holder, Thomas Vinau, Martine Laval...

Ante-scriptum 1 : Pierre Autin-Grenier est décédé ce 12 avril 2014, c'est pourquoi je remets en une cet article qui remonte à 2011. Mais, plutôt que de lire ma prose, dévorez ses bouquins !

Ante-scriptum 2 : je découvre, au moment de publier ce billet, en cherchant quelques liens à ajouter, que j’ai été précédé (ici). Frappante similitude, vraiment, sur la forme et dans le ton. Peut-être est-il temps de créer une confrérie des lecteurs de Pierre Autin-Grenier pour, enfin, repeindre le monde en bleu et, si d’improbable nous ni parvenions pas, nous taire en chœur devant quelques bouteilles.

 

Monsieur Pierre Autin-Grenier,

Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être si vous perdez votre temps sur l’Internet, puisque, de votre aveu même, vous vivez à une fausse adresse et nullement où vous ne l’imaginez (je vous soupçonne aussi de déménager chaque matin dans le Montana pour mieux tromper les huissiers).

Monsieur Autin-Grenier, cela fait une semaine que je ne cesse de relire vos bouquins. Depuis ce samedi où, ayant les yeux en madeleines trempées dans l'eau de guérande après avoir enterré mon chat, je n’ai trouvé réconfort que la nuit venue, dans C’est tous les jours comme ça.

Depuis, un par un, en revenant jusqu’aux Jours anciens, je feuillette tout ce qui porte du PA-G au frontispice, je corne, dévore, enfin, je ne vous lâche plus, vous êtes à côté de mon lit, sur la table du salon, sur celle de la salle à manger, je vous ai serré la main jusqu’aux toilettes, et plusieurs fois ma compagne (à qui, croyez-le bien, je ne me risquerais jamais, moi, à avouer, fut-ce par écrit, comment je suis vraiment, d’autant que je repasse mes chemises moi-même) m’a demandé quand je ne lisais pas et que j’avais le regard quelque part : "Mais à quoi penses-tu ?", et à chaque fois j’ai bien été obligé de lui répondre : "À Autin-Grenier".

Pierre Autin-Grenier : C'est tous les jours comme çaEt alors, Monsieur Autin-Grenier, j’essaie de lui expliquer. Que j’ai beau avoir lu les trois tomes de Une histoire plus qu’aucun autre livre (ou trilogie, n’en parlons même pas ! de toute façon, je relis peu, à part Primo Levi), je ne comprends que maintenant à quel point cette écriture doit relever d’un boulot de chien jaune (et mouillé, sans doute) pour parvenir ainsi à n’y laisser, gras et tendons à la corbeille, que l’os et le nerf, et encore, pas toujours, parfois il ne reste que la flaque de sang pour témoigner de l’autopsie, mais entre nous, puisque tout est rien, c’est mieux ainsi (j’avoue aussi une grande admiration pour Dino Buzzati qui, vers la fin de sa vie, avait atteint dans ses nouvelles cette même sorte de dépouillement, en disait le moins possible, forçant son lecteur à combler les trous qu’il laissait béant et grouillant, avec une densité de l’économie qui ouvrait des mondes et des démons intérieurs en trois mots).

Je lui dit aussi que cette acuité pour évoquer ce qui se trame dans mon ciboulot (alors que c’est le vôtre, Monsieur Autin-Grenier, à moins que vous n’habitiez chez moi, ce qui pourrait expliquer pourquoi vous n’habitez pas chez vous) dépasse l’entendement. Hélas, je ne suis pas mystique et ne peux donc fournir aucune élucidation valable de ce mystère.

À ce propos, Monsieur Autin-Grenier, j’aimerais bien que vous m’expliquiez pourquoi, dans vos livres, un coup vous êtes né en 1951, un coup en 1952 (tout le monde à l’air d’accord sur le fait que c’est un 4 avril et à Lyon, ce que certains de vos penchants culinaires et œnologiques attestent mieux qu’une carte d’identité). La question n’a aucune espèce d’importance, à part que j’aurais aimé pouvoir vous dire que nous étions né le même jour à vingt ans d’écart, et alors j’aurais pu en tirer des conclusions astrologiques sidérantes – mais je ne crois pas non plus à l’astrologie, et vous voyez bien que nous nous retrouvons fers en l’air à court d’arguments sensationnels (d’autant que, renseignement pris, il s’agirait bien de 1951, ce qui fait vingt et un an, or vous avouerez qu’un chiffre rond a tout de suite plus de gueule quand on veut y coller du symbolisme comme condamné au mur) (au titre des coïncidences, il se trouve que votre maison, La Salamandre, portait le même nom que la première cabane un peu en dur que j'ai construite étant gamin) (nous nous arrêterons là, je n'ai jamais vu de pendu à une branche dans les bois).

Monsieur Autin-Grenier, j’ai débouché un saint jospeh pour vous écrire et disposé deux verres. Le vôtre est toujours plein. Je suis heureux de constater ainsi que vous ne cessez de vous reservir.

Je dis aussi à ma compagne que, moi qui ne lis jamais de poésie pour ne pas risquer de me faire mal aux pieds tant je sais qu’elle me tombe des mains (les poètes, heureusement, ont en général ce minimum de considération pour leur lecteur – dois-je ajouter deux "s" ? – et la comptabilité de leur éditeur de publier des recueils excédant rarement la centaine de grammes, ce qui évite d’embouteiller les urgences d’arpions bousillés par des trombes d’alexandrins mirlitonnés), je m’étonne de savourer ainsi la vôtre. Vous me direz qu’elle est en prose pour aider les handicapés de ma sorte, et que si vous n’insistiez pas vous-même pour vous qualifier de "poète" plutôt que de nouvelliste, je n’en ferais pas tout un plat. C’est un fait.

C’est un fait également que vos phrases m’évoquent souvent une coque de noix qui, n’ayant pas coulé à quai malgré son bois plus trouée qu’une mémoire, vogue avec son mat courtaud levé comme un doigt d’honneur, parfois chahutée de crêtes en creux, parfois bondissant de vague en vague avec les poissons volants, mais nec mergitur, mais toujours plus belle et finaude que tous les yachts qui croisent avec mépris, et au nez de leurs radars et à la barbe de leurs moteurs (les jambes étant invisibles puisque situées sous la surface, au contraire de ce qu’on raconte aux enfants) va flibuster jusqu’à Romorantin.

Monsieur Autin-Grenier, je vous écris un peu aussi parce que, trébuchant dans une étroite librairie de Pornic un jour de hallebardes, la tenancière m’a raconté vous avoir reçu peu auparavant et n’avoir pas été déçue du voyage. Et encore un peu aussi parce que je ne parviendrais sans doute pas à vous dire le moindre mot de tout cela si je vous avais en face de moi (j’ai un temps pensé à solliciter de vous une intairviouve en bonne forme, mais j’ai le téléphone en horreur).

Monsieur Autin-Grenier, comment se fait-il que, quand je vous lis, j’ai souvent l’impression d’être nu devant un miroir – heureusement, je conserve ma boîte crânienne bien fermée pour que personne ne puisse voir ce "monstre quelque part caché, dont il faut bien tenter en vain de venir à bout" ?

Je sais bien que certains ne lisent entre vos lignes que complaisance et apitoiement sempiternels ; il faut les comprendre : ils ont déjà les yeux crevés, vous ne pouvez pas leur demander de rester muets. Je concède confondre parfois moi-même certains de vos bouquins, mais puisque vous n'avez pas pris les Ramblas d'assaut en 36 ni ne vous êtes jeté dans la Saône, vous voilà un peu contraint de toujours creuser le même sillon, à la façon dont Albert Londres parlait de "porter la plume dans la plaie" (mais il ne disait pas de se l'enfoncer dans la tempe). J'ai cependant l'impression que, jusqu'aux Radis bleus, vous vous extrayiez une à une des chevrotines du corps avec une pince à épiler et que, ayant constaté que la plaie de cicatrisait pas (à peine dans une friterie-bar où je soupçonne un éditeur d'avoir voulu vous violer dans les chiottes à la Poutine), tout cela s'est remis à pisser le sang. Mais moi, je trouve que vous avez plutôt fière allure, "debout devant l’imposture, ainsi le renard se rongeant la patte pour échapper au piège". Et puis je les connais, aussi, ces hommes qui vont "le front haut dans la bêtise des villes, chaque jour dès huit heures le matin, marchander leur mort contre une poignée de mirages." Car j’en fais partie.

Ainsi, quand vous me parlez de vous, vous m’ouvrez le ventre jusqu’aux tripes et quand vous parlez des autres, vous me plantez un couteau dans le dos. Atteignant moi-même cet âge auquel vous avez compris que vous n’étiez "rien", je ne sais toujours pas si je suis mon pire ami ou mon meilleur traître – la prudence me chuchote ne pas pousser trop loin mes investigations.

"Fabuleux printemps : même la merde est en fleur !" Monsieur Autin-Grenier, vous me faites rire, aussi, souvent. Croyez-moi, je ne prêterais pas même un sourire à un homme qui n’aurait pas le sens de la dérision dans la périlleuse conquête du dérisoire.

Monsieur Autin-Grenier, saviez-vous que vous comptiez parmi vos lecteurs un amateur de heavy-metal aussi forcené que vous l’êtes de l’andouillette ? Au passage, je suis heureux de m’apercevoir, en relisant Les Radis bleus, que vous ne dédaignez pas le sancerre – j’avoue que, chablis par ci, chablis par là, je finissais par m’inquiéter.

Je vous raconte tout cela car vous me faites penser à un chanteur de hard-rock (je vous sens déjà attacher au fond de la poêle...), un chauve tout tatoué, officiant dans le groupe australien Rose Tattoo, et qui déclarait (je cite de mémoire) : ce qui nous effraie, ce n’est pas ce dont nous nous sentons incapables, mais ce que nous pouvons faire. Autrement dit, "Rien de plus démoralisant que de soudain se sentir – deux ou trois secondes seulement – capable de quelque chose." Et plus loin : "Être libre, c’est ne pas avoir peur."

En parlant de musique, quand je referme l’un de vos volumes, je crois que le silence qui suit c’est – non, pas du Mozart – quelque chose comme du Satie.

Monsieur Autin-Grenier, comment se fait-il que, à chaque fois que je veux parler de vous, je finis par ne parler que de moi ? C’est un peu votre faute, aussi, car quand vous parlez de vous, vous ne cessez de me parler à moi.

D'ailleurs, c’est grâce à vous que j’ai découvert cette phrase de Pessoa qui ne m’a plus jamais quitté : "Je ne suis rien, je ne serai jamais rien, je ne peux rien vouloir être ; à part cela, je porte en moi tous les rêves du monde." Et grâce à C’est tous les jours comme ça que j’ai connu ce formidable éditeur qu’est Finitude.

Monsieur Autin-Grenier, je suis désolé de penser que, quand on a intitulé l’un de ses livres Toute une vie bien ratée, on devrait pouvoir mourir avec la quasi certitude de ne pas avoir totalement échoué. Ce qui, considérant les intentions affichées, ressemble fort à un fiasco.

Monsieur Autin-Grenier, j’aurais foule de questions à vous poser, comme : bien que vous ayez longtemps cloué votre enfance sur la porte de la grange, croyez-vous qu’un adulte n’est, en somme, qu’un enfant qui a mal tourné ? Pourquoi les anges ont-ils des ailes mais pas les chats ? Pourquoi le temps laboure-t-il l’estomac quand on est convaincu que l’éternité est inutile ?

Monsieur Autin-Grenier, je ne voudrais pas vous décevoir, mais je vous soupçonne fortement d'être un type bien, et d'insister sur l'ombrageux pour qu'on vous foute la paix. Croyez bien que je regrette cette effraction dans votre quant-à-vous (avec de la chance, vos 638 autres lecteurs sont moins discoureurs que moi).

Monsieur Autin-Grenier, cette fois, votre verre est vide.

Je crois qu'il est l'heure d'en déboucher une autre.

 

Dernier livre paru de Pierre Autin-Grenier : Elodie Cordou, la disparition (vu par Ronan Barrot)

Voir aussi à portée de clic chez Millepages - Arald - Editions Cadex - Editions du Chemin de fer - Le poète pisse dans son violon

"Nous savons bien cependant qu’un jour cruel mais souverain viendra où ce condamné sans matricule, qui depuis l’aube sans cesse nous colle à la peau, courageusement nous l’entraînerons au fond d’un corridor et là, à main nue, l’étranglerons. Ainsi libéré et décidé à mener enfin notre vie d’homme, sans doute rendrons-nous alors le dernier souffle."

 

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Mis à jour ( Vendredi, 21 Novembre 2014 15:02 )  

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