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Home Littérature SUZE ROTOLO - Le temps des possibles (Greenwich Village, les années 60 - éd. Naïve

SUZE ROTOLO - Le temps des possibles (Greenwich Village, les années 60 - éd. Naïve

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La couverture du livre Le Temps des possibles, paru chez Naïve, fait office de madeleine de Proust. C'est tout un maelström de souvenirs, de sensations, qui font leur apparition à la vue de cette photo. Bien sûr tout se situe immédiatement sur une ligne complaisamment tracée entre le moment où, pour la première fois, on a écouté l'album Freewheelin' de Bob Dylan, celui où on s'est pris parfois à rêver de se promener aussi, à la manière du couple sur la photo, dans les rues de New York et cet autre moment où on s'est demandé : "Qui est cette jeune femme qui donne le bras à Dylan, qu'est-elle devenue ?"

Entre-temps on a pris connaissance du nom de la petite amie de Dylan, dans nombre de biographies parues ces trente dernières années, mais cela n'a jamais éteint cette interrogation qui demeurait : "Et elle, que pense-t-elle de tout ça ? De celui qui est devenu comme le héros d'une génération et qui a bouleversé tant de codes dans la chanson folk et rock !" La force de ce livre consiste dans le fait que Suze Rotolo y parle plus d'elle, de l'Amérique des années 50-60 (enfin surtout de New York et d'un quartier, plus précisément Greenwich Village).

Ses souvenirs ne se rapportent pas seulement à celui qui fut son premier amour pendant quelques années – celles au cours desquelles Dylan se fit connaître, grimpa les marches du succès avec une assez terrifiante assurance de sa part. Parce que oui, le portrait qui se dessine en creux dans ce recueil de souvenirs est celui d'un Dylan sûr de lui, de son destin, de son talent – il ne cherche pas il trouve, comme le font les grands artistes. Des anecdotes nous sont révélées qui, parfois, égratignent le personnage (sa façon d'emprunter aux autres, de se nourrir d'eux, de digérer tout ce qu'il peut apprendre des uns ou des autres), sans parler des petites indélicatesses dont il fit preuve. Ainsi, le jour où il enregistra, pour son premier album, House of the Rising Sun, dont l'adaptation était due à Dave van Ronk et que Dylan s'appropria avant même que son "auteur" n'ait eu le temps de l'enregistrer lui-même – et c'est ainsi que van Ronk n'a jamais enregistré une version de ce titre.

Mais le plus singulier dans ce livre ce sont les récits que Suze fait de sa vie dans Greenwich Village. Les petits boulots qu'elle dut assumer pour payer ses loyers, son ouverture d'esprit, ses engagements, ses dispositions et activités créatrices. Non seulement elle a croisé à peu près tous ceux qui ont appartenu à la scène folk new-yorkaise, mais elle a  côtoyé des artistes peintres, des gens de théâtre – ceux du Living Theater par exemple –, pour lesquels elle a confectionné, élaboré des décors et des accessoires. Attentive à toutes les formes d'art (musique, peinture, théâtre, danse…), elle a été le témoin de la grande effervescence de la création artistique, comme l'avènement du pop-art, rencontrant Warhol ou visitant les expositions des peintres qui bientôt se feront connaître sur la scène internationale.

Ce qui est aussi bouleversant dans cet ouvrage c'est, en quelque sorte, non pas l'éducation sentimentale d'une jeune américaine qui, à 17 ans, rencontre la future icône de la scène rock, mais les bouleversements, hésitations, opportunités qui parsemèrent l'existence de celle-ci. Beaucoup de remises en cause, d'interrogations, de doutes – par exemple sur la place qu'elle tient ou qu'on lui assigne aux côtés de l'Idole. Ne doit-elle être que "la nana de Dylan", sa muse ? Et s'effacer au profit de celui-ci quand il le faudra ou qu'on le lui demandera ! Doit-elle simplement être celle que l'on approche, que l'on côtoie pour pouvoir mieux aborder la vedette inaccessible?

Être une femme en ce début des années 60 c'est encore être l'accessoire, la béquille, qui aidera l'autre, l'homme, à se hisser un peu plus haut – toujours plus haut – dans la société ou dans le vedettariat. Le milieu de la folk music est tout aussi ringard que le reste de la société américaine – on y parle d'engagement politique, de soutien aux syndicalistes, de prolétariat, mais on se plie aussi aux coutumes et, sans en être très conscient, on confine les femmes dans leur rôle habituel, n'imaginant même pas que celles-ci puissent être aussi créatives que les hommes. "On" a même du mal à concevoir que Sylvia Tyson, du duo Ian & Sylvia, puisse elle aussi écrire les textes des chansons et composer.

Il faut dire que Suze est issue d'une famille italienne communiste, qu'elle a eu à connaître très jeune le maccarthysme, l'engagement de ses parents, le combat syndical, qu'elle s'engagera très vite et très tôt dans la lutte pour les droits civiques. Elle effectuera même un voyage à Cuba, dont elle nous raconte les péripéties et les ruses dont ses amis et elle durent faire preuve, compte tenu de l'interdiction faite par le gouvernement américain à ses ressortissants de voyager dans cette île nouvellement communiste.

Les années 60 furent pour une génération une période d'innovations, de profonds changements existentiels et dans les mentalités. L'art et la culture furent moins normés et durent subir les assauts d'une génération impatiente, pleine d'enthousiasme. Mais, très vite, le commerce, le business, la mode, le manque d'authenticité, la facticité des comportements (les plastic people que dénonçât dès 1966 Frank Zappa), tout ça vira vite au cauchemar et, bien avant Altamont, Suze assure avoir entrevu tout ce qui allait s'ensuivre. Cette génération que dépeint Suze n'était que promesses et énergie et, pour paraphraser l'auteure, elle n'avait rien à vendre, mais beaucoup à dire. Les temps ont changé…

Suze Rotolo est décédé à New York le 25 févier 2011.

Thiad /Harvest

Son site où vous pourrez voir un peu de son travail d'artiste.

Mis à jour ( Samedi, 06 Août 2011 22:15 )  

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