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Home Littérature PIERRE AUTIN-GRENIER : Elodie Cordou, la disparition (vu par Ronan Barrot)

PIERRE AUTIN-GRENIER : Elodie Cordou, la disparition (vu par Ronan Barrot)

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Pierre Autin-Grenier : Elodie Cordou, la disparition

Il faudrait, pour rédiger une chronique dans les règles, que j’évoque Elodie Cordou, la disparition dans ses raisons, ses torts, ses travers, et qu’à Pierre Autin-Grenier et Ronan Barrot je tresse lauriers et couronnes, en barbelés au besoin. D’autres l’ont déjà fait, et leur ardeur mérite que vous les lisiez (ici, ici, ici et ici), puis accomplissiez le geste qui doit logiquement s’ensuivre : l’achat de cet opuscule au profit d’un petit éditeur méritant (les Editions du Chemin de fer), d’un auteur méritant (à preuve, il ne figure jamais sur aucune des listes de prix littéraires qui donnent aux auteurs la joie de s’en faire éjecter pour ensuite pouvoir se vanter d’en avoir été) et d’un peintre aussi plein de mérite que de matière. Je vous prie d’accepter mes excuses. Je vais, je le crains, surtout parler de moi à travers Autin-Grenier-Barrot-Cordou.

 

On dit de certains écrivains qu’ils sculptent les phrases, ou qu’ils les cisèlent. Pierre Autin-Grenier m’évoque plutôt un potier, les doigts dans une glaise de mots qui, toujours, porte au final la trace de ses mains, comme une secrète empreinte digitale. Lui ne se dit pas potier, mais poète. Je le vois moins comme un artiste, avec toute la prétention qui a fini par s’attacher à ce mot, que comme un artisan. Mais pas l’artisan de Jean-Pierre Pernaut, bien qu’Autin-Grenier cultive un côté « dernier des Mohicans » : le tour de phrase (tiens, le tour, comme celui du potier) lui importe, la résonnance entre les mots, et de caresser des expressions, des façons de dire qui, contre la mode, semblent parfois surannées (et donc, paradoxalement, précieuses, puisque ne pas enfiler les perles du parlé télévisuel-newsmagazine-fils de pub-administratif fait figure d’excentricité, et ne pas céder au story telling des page turners d'inconscience).

Mais j’aime profondément cette voix, qui fait remonter en moi de ces sentiments à l’intimité dérangeante, des noirceurs qu’on ne voudrait pas trop visiter pour continuer à faire bonne figure en société (celle-là même qu’on ne rêve que de fuir), et des éclairs de générosité et d’humanité comme seul un optimisme absurde peut en générer. L’humanité est une décharge, n’est-ce pas, mais nous ne pouvons nous empêcher d’en aimer certains de nos détritus.

Bref, situer Autin-Grenier sur une carte de la littérature (je deviens prétentieux ; je devrais écrire : parmi les bouquins qui me sont passés entre les mains) n’est pas chose aisée. Il est au meilleur dans des formes courtes où poussent des fleurs d’incrédulité (puisque c’est ainsi qu’on évoque le mieux la réalité) et de révolte découragée (mais non éteinte !), semble toujours parler de lui et de son bout de ciel (mais, quand il sait le dire, un écrivain parle aussi bien du bout de ciel de l’autre bout du monde, s’il est vrai que nous partageons tous la même boue dans les tripes et le cerveau), a souvent le coup de gueule en pousse-menton et la modestie de s’en sentir ridicule (fierté sans orgueil d’un civilisé se rêvant sauvage). Il y a du Vian dans ses voiles, du Buzzati dans la soute (ouste ! le gras), et au frais un blanc de Loire (j'aime imaginer Autin-Grenier en train d'écrire, le verre sur le côté de la table et, quand il bloque sur un mot ou affine une tournure, plongeant les lèvres dans un quincy ou un pouilly-fuissé).

Après la récente chronique publiée ici même de C’est tous les jours comme ça, deux coïncidences ont renforcé mon affinité avec Autin-Grenier. D’abord, je me suis aperçu que je suis né le même jour que lui (à un quart de siècle d’écart tout de même) mais, croyant plus à la sieste qu’à l’astrologie, je n’en ai pas tiré de conclusion particulière (si ce n’est que la date en question devrait ê tre célébrée par un jour férié). Ensuite, en exergue de C’est tous les jours comme ça (par ailleurs dédié « A Ronan Barrot, toujours à la pointe du combat ») figurait une citation tirée du Traducteur cleptomane, de Deszö Kosztolányi : « Jusqu’ici, sur la terre, tout désordre a résulté du fait que quelques-uns ont voulu mettre de l’ordre et toute ordure du fait que quelques-uns ont voulu balayer. [...] Le mal n’est pas que le monde soit gouverné avec si peu de sagesse. Le mal est que, si peu que ce soit, il soit gouverné. » Or, je suis tombé sur une autre citation de Kosztolányi, et tirée du même livre, chez Imre Kertesz, découverte récente pour moi mais peut-être la plus marquante depuis… une décennie ? Ayant acheté le livre en question, j’ai retrouvé les deux citations sur la même page.

Que deux auteurs aussi différents que Kertesz et Autin-Grenier viennent ainsi s’abreuver chez un troisième larron commun m’a interloqué. Jusqu’à ce que je me dise : espèce de gidouille spinale (ce qui, sur le plan physiologique, ouvre des perspectives nouvelles…), en voilà deux que tu aimes, toi, jusqu’à ne cesser de corner leurs bouquins quand tu les lis pour en marquer des passages, et tu t’étonnes que eux puissent ainsi se retrouver, comme si tu avais seul droit à la couleur et qu’ils devaient, eux, se contenter de la monochromie. Autin-Grenier n’est pas passé par Auschwitz mais je lui crois une bonne dose de lucidité (qu’il dissimule du mieux qu’il le peut), raison sans doute pour laquelle l’ironie n’est jamais loin chez lui — comme chez Kertesz. Après tout, l’aspirine n’a jamais rien guéri non plus (je vous laisse méditer un moment sur ces deux dernières phrases).

Bref, un nouveau bouquin d’Autin-Grenier, c’est toujours pour moi la promesse du cerveau comme à l’heure de l’apéro. Et le voilà qui récidive avec Ronan, déjà illustrateur — et déjà au Chemin de Fer– de la nouvelle Là-Haut (2005).

Si aguiché par le titre, vous attendiez une intrigue policière avec jeune fille en pleurs, vous courez dans la mauvaise direction. Continuez toutefois de courir: sur la couverture, l’épaisseur du pinceau de Ronan Barrot annonce les portraits emprunts de violence, dans les couleurs, dans l’ombre, l’épaisseur, les visages creusés et allumés comme par de la lave (gouache ? goudron ?). Soyons francs, je n’y connais rien en peinture. Mais j’ai quand même pensé à des gros plans de Yeats (le frère de l’autre), Munch ou Soutine.

Elodie Cordou, en revanche, a la peinture dans le sang. Il importe peu que je vous raconte l’histoire. C’est un souffle. Un réquisitoire. Une révolte — nous sommes chez Autin-Grenier, tout de même ! Ça brûle et on voudrait enlacer les personnages pour guérir leurs blessures.

Peut-être, à quelques occasions, ce texte est-il un peu plus relâché que d’autres écrits d’Autin-Grenier — un adverbe qui traine, une répétition. Je ne devrais pas écrire cela ; il paraît que la moindre critique non élogieuse éloigne définitivement le lecteur potentiel. Bon. Vous croyez vraiment que j’en serai à mille mots pour sanctifier une croute ?

De toute façon, ceux qui ont déjà croisé les écrits d’Autin-Grenier savent à quoi s’en tenir — le bonhomme creuse son sillon, c’est mieux que de creuser sa tombe. Les autres ont le choix entre se lamenter sur la décrépitude de la littérature, débattre de la pertinence du Goncourt ou pousser la porte de leur librairie comme les double battants d’un saloon et gueuler : "Patron ! un Autin-Grenier !" Si vous avez de la chance, ce sera le dernier. Et si ce n’est pas le dernier, vous aurez de la chance quand même. S’il n’y en a pas, je laisse la réaction à votre envie — mais pas à moins d’un incendie au rayon best-sellers ou d’un carnage propre aux rétines du 20 heures. On a sa fierté.

Télécharger les 29 premières pages

Autres chroniques de Pierre Autin-Grenier sur Poin-Poin :
Une histoireC’est tous les jours comme ça – Epître à Pierre Autin-Grenier

Mis à jour ( Dimanche, 09 Octobre 2011 21:12 )  

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