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Home Littérature IMRE KERTESZ - Liquidation (roman)

IMRE KERTESZ - Liquidation (roman)

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IMRE KERTÉSZ - Liquidation (roman)

En refermant Liquidation, d’Imre Kertész, je me suis dit que, parfois, on aimerait rien tant qu’être à la hauteur des livres qu’on lit. Surtout pour, ensuite, parvenir à en parler avec les mots qu’ils méritent, comme je vais essayer de le faire. Et pour ainsi convaincre ne serait-ce qu’un ami que, certes, rien ne mène à grand-chose dans l’existence – à part sans doute ce qui épargne de la souffrance –, mais que celui-là, ce bouquin-là, malgré sa grise couverture, malgré ses thèmes qui ne divertiront guère les repas dominicaux et malgré son incapacité à alléger la peine, oui, celui-là, il faut le lire. Non par devoir mais pour soi-même, pour se rendre meilleur. Et aussi – car c’est un livre avant tout –, pour rencontrer l’un des plus grands auteurs vivants (et qui ne va tarder à être l’un des plus grands auteurs morts).

Imre Kertész vous laisse hagard, empli d’une multitude de pensées vous donnant l’impression que votre cerveau, enfin !, revit.

 

Liquidation dépose comme une pierre sur le chemin de votre existence. Ce roman vous réapprend (car peut-être aviez-vous cessé d’y croire) que la littérature peut presque tout, sauf repousser la mort, et que, par-dessus le marché, un roman intellectuel (hou ! le mot honni) peut être agréable et passionnant à lire.

Voilà trop de mots pour introduire son sujet. J’ai peur, je vous l’ai avoué, de ne pas être à la hauteur : ce bouquin est si grand et je me sens si petit (mais, grâce à lui, un peu moins) !

L’histoire est, finalement, assez simple : à Budapest, peu après la chute du communisme, l’écrivain B. (ou « Bé »), né à Auschwitz, se suicide. Son éditeur, Keserű, se persuade que cet acte ne peut pas être gratuit et que B. a forcément laissé un manuscrit qui expliquerait tout, en élucidant cette vie forcément tragique. Un manuscrit qui, au surplus, aiderait peut-être Keserű à se rabibocher avec la réalité, laquelle est devenue pour lui « non seulement une notion problématique mais un état problématique ». Cette quête passera à travers des femmes, auprès de qui Keserű, un brin jaloux de son ami et même de son destin, tente de collecter les pièces d’un puzzle auquel il donne corps, semble-t-il, contre toute logique.

Puissance de réflexion, écriture limpide

Imre Kertesz : L'Holocauste comme cultureImre Kertész (publié en France par Actes Sud, à qui il faut rendre hommage) m’avait déjà plaqué au mur avec Être sans destin, sur son expérience d'adolescent à Auschwitz, narrée sur un ton totalement décalé et pourtant incroyablement véridique. L'Holocauste comme culture m'avait renversé par sa puissance de réflexion, son écriture limpide, sa pertinence et, en même temps, son humilité. Ces deux bouquins m'avaient donc préparé le terrain pour le choc émotionnel que vient d'être Liquidation, où j’ai retrouvé toutes les qualités des deux premiers, et plus encore.

Il faut préciser que Kertész est hongrois. Après le nazisme, il a donc plongé dans la dictature communiste. Ou comment, au sortir de la pire expérience qui soit (que ces mots sonnent stupidement...), voir se fracasser l’espoir qu’une telle barbarie ne pourrait jamais resurgir, du fait même qu’elle ait eu lieu. Tous ces morts pour rien ? Cette douleur ? Les rares survivants ne sont-ils que des radeaux dérivant sur cet océan humain qui préfère regarder sa surface s'agiter que de sonder les noirs fonds d'où a surgi son horreur inexplicable (ou peut-être pas, mais à coup sûr inextricable)?

Kertész mêle en un seul texte plusieurs thèmes fondamentaux qu’il relie de façon magistrale par les liens de son expérience et de décennies de réflexion – il reçut d’ailleurs le prix Nobel de littérature en 2002, alors qu’il travaillait depuis plusieurs années déjà sur Liquidation.

Terrifiant… d'intelligence

Ce livre aborde donc plusieurs questions : la mémoire collective face à la mémoire individuelle, la possibilité d’être soi (et donc la capacité d’adaptation ou d’opposition) dans la société et dans l’histoire humaine, la transmission de la culture et de l’histoire (d’aucuns diraient : le témoignage, mais ce terme suggérerait que Kertész se réduit, en un sens, à un écrivain de l’Holocauste – comme certain réduisent ainsi Primo Levi, dont Kertész ne rejoint pas l’humanisme volontariste, quoique soucieux), le rôle de l’écrivain, la construction de la réalité, la construction littéraire. J’en oublie…

C’en est presque terrifiant… d’intelligence. Car, sur chacun de ces thèmes, Imre Kertész a des choses à dire. Qui vous laissent pantois. Comme si vous aviez passé la moitié de votre vie à tenter de les formuler et que soudain, quelqu’un vous tapait sur l’épaule et, l’air de discuter de la météo et en deux phrases bien senties, vous résumait ce que vous n’aviez fait que vaguement deviner, effleurer, puis s’en allait, vous laissant avec mille nouveaux fils à débobiner.

« Nous appellerons notre homme, le héros de cette histoire, Keserű, "amer". On imagine un homme, puis le nom qui lui convient. Ou au contraire : on commence par imaginer un nom, puis l’homme qui convient. Mais on peut faire l’impasse là-dessus puisque notre homme, le héros de cette histoire, s’appelle Keserű dans la réalité » : ainsi débute Liquidation, affirmant déjà que ce livre naviguera entre réalité et fiction, mais que l’arbitraire de la création littéraire ne suffit pas toujours à démêler l’un de l’autre.

Kertész a ce talent des plus grands qui consiste à accompagner le lecteur, à lui apprendre à nager, d’une certaine façon, plutôt que de le noyer dans le savoir, les références, les phrases sans fin, le vocabulaire abscons (j’ai tendance à penser qu’une formulation opaque dénonce une pensée restée floue à son auteur lui-même). Kertész est un écrivain qui choisit les mots, en choisit peu (Liquidation reste une œuvre très courte, avec moins de 130 pages, surtout au regard des standards inflationnistes qui voudraient que rien ne puisse s'exprimer en moins de cinq cents pages, comme si l’entendement se mesurait au poids). Mais il les choisit au microscope.

"B., lui, avait une histoire, même si elle est indicible"

Imre Kertész est aussi un narrateur. Un narrateur de l’introspection, certes. Ce qui explose dans Liquidation, ce ne sont pas des bombes, c’est la colère froide des mots, et avec eux les murs édifiés pour obstruer les terrains vagues de notre conscience culturelle.

Ainsi quand Keserű est interrogé par un policier après avoir refusé le manuscrit d’un auteur officiel du régime, et repense alors à B., enfant survivant d’Auschwitz :

« De quelle manière aurais-je pu lui raconter l’histoire de B. ? Objectivement ? Dramatiquement ? Ou en style procès-verbal, pour ainsi dire ?
Ce fut un moment terrible, parce que je compris alors que B. avait vécu toute sa vie avec cette histoire et je compris, je crois, ce que vivre avec cette histoire avait pu signifier. Là, dans ce bureau de police où il me semblait que toute l’indifférence du monde était concentrée, je compris que toute histoire avait une fin, que chacune de nos histoires était inracontable et que seul B., fidèle à lui-même, en avait tiré des conséquences radicales. Voilà pourquoi je devais retrouver son roman disparu. Il contenait vraisemblablement tout ce que je devais savoir, tout ce qu’il m’était encore possible de savoir.

Seules nos histoires peuvent nous apprendre que notre histoire est finie, sinon nous vivrions comme s’il y avait toujours quelque chose à continuer (notre histoire, par exemple), c’est-à-dire que nous vivrions dans l’erreur.
B., lui, avait une histoire, même si elle est indicible et incompréhensible.
»

La forme littéraire offre une toute aussi réjouissante complexité. Réjouissante ? Oui ! Car il ne s’agit pas, là non plus, de perdre le lecteur dans un dédale afin de dissimuler une péripétie finale, mais de mettre en pratique la théorie littéraire par ailleurs développée tout au long du roman. Qui est un peu théâtre. Et un brin poésie. Qui joue sur l’ambiguïté des formes, les mêle. Et qui tourne autour des mots. Qu’on écrit. Qu’on conserve. Qu’on détruit. Qu’on cherche. Chez soi. Chez les autres. Les mots auxquels on s’accroche pour ne pas couler.

"Nous vivons à l’ère de la catastrophe"

Je ne sais pas ce qu’est un "roman total" (une chimère ou, plus sûrement, la pierre de Sisyphe que roulent des critiques), mais, avec Liquidation, Kertész offre sans aucun doute un roman complet, car absolument cohérent de bout en bout entre : ses formes ; ses propos ; la fiction (à quel point ?) qu’il met en scène (avec, bêtement, un scénario, une sorte d’intrigue, des personnages, un seul dénouement mais… de multiples portes de sortie) ; l’histoire de son auteur ; et la relation qu’il établit avec le lecteur (auquel Kertész ne cesse de s’adresser sans jamais l’apostropher).

Il serait aisé de voir dans Liquidation un avant-testament littéraire et philosophique. Mais Kertész ne prêche aucunement une rédemption par la littérature. Et l’arrière-plan autobiographique ne doit pas dissimuler l’essentiel. C’est de nous que Kertész parle, de nous, Européens naufragés dans l’Occident de cet après-Auschwitz que nous ne cessons de fuir, au point qu’il risque de nous rattraper (l'actualité française de ce mois d'août 2010 devrait suffire à s'en convaincre).

Keserű se souvient ainsi d’une conversation avec B. :
« Nous vivons à l’ère de la catastrophe, chaque homme est un porteur de la catastrophe, c’est pourquoi il nous faut un art de vivre particulier si on veut survivre, dit-il. L’homme de la catastrophe n’a pas de destin, pas de qualités, pas de caractère. Son environnement social effroyable – l’Etat, la dictature, appelle cela comme tu veux – l’attire avec la force d’un tourbillon vertigineux jusqu’à ce qu’il cesse de résister et que le chaos jaillisse en lui comme un geyser brûlant – et que le chaos devienne son élément naturel. Pour lui, il n’y a plus de retour possible vers un centre du Moi, vers une certitude inébranlable et indéniable du Moi : il est, au sens le plus propre du terme, perdu. L’être sans Moi, c’est la catastrophe, le Mal véritable et, bizarrement, dit Bé, sans être mauvais lui-même, il est capable de tous les méfaits. Les paroles de la Bible sont à nouveau d’actualité : résiste à la tentation, garde-toi de te connaître, sinon tu seras damné, dit-il. »

Oui, c’est bien de nous que Kertész parle. Et c’est à nous qu’il s’adresse.

_______________

Imre Kertesz - Journal de galèreA noter :
Imre Kertész vient de publier Journal de galère, sur les années 1961 à 1991. Lire à ce propos une interview dans Le Figaro, une chronique dans Le Monde des Livres et la présentation du livre sur le site d'Actes Sud.

A lire également :
- une chronique de Liquidation dans Le Matricule des Anges :

- un portrait d’Imre Kertész paru dans Le Monde, en 2005, « Imre Kertesz, le survivant »
- et un autre paru dans Le Magazine littéraire en 2009, « Kertesz, de l’enfer au néant » (tout un programme…)

_______________

D'une intéressante interview parue dans L’Express en 2005, on retiendra notamment ce passage :

On a le sentiment, à vous lire, que vous êtes l'anti-Adorno par excellence: au lieu de clamer qu'après Auschwitz on ne peut plus écrire de poésie, vous semblez dire l'inverse...

I.K. En effet, je suis résolument contre la phrase d'Adorno. Après Auschwitz, on ne peut écrire que de la fiction. Mais pas de la fiction réaliste. Adorno n'a pas été très loin dans sa réflexion: comment peut-on imaginer que l'art puisse faire abstraction d'un tel événement historique, d'une telle tragédie? D'un autre côté, il serait absurde d'imaginer qu'un poète qui ressent le besoin d'écrire sur Auschwitz ne répondrait pas aussi à une exigence esthétique. Il y a une esthétique d'Auschwitz.

Quelle est-elle?

I.K. Il faut écrire un roman qui blesse le lecteur. Ecrire un témoignage brut est impossible, car toujours faux. Ecrire un roman qui ne blesserait pas le lecteur serait honteux. Moi, ma technique tend vers cela. Je lui épargne les pires atrocités, mais je veux le blesser quand même.

Cela signifie-t-il qu'un écrivain doit prendre en charge les tragédies du monde, écrire sur les événements de son temps?

I.K. Je ne veux pas généraliser. C'est une question que chaque écrivain doit se poser et régler en son âme et conscience. En ce qui me concerne, je n'ai pas l'impression d'être proche d'une quelconque littérature engagée. L'écriture est une affaire privée. Je n'écris pas pour prendre parti pour quelqu'un, qu'il soit ouvrier ou roi. Ce genre-là ne m'intéresse pas et me semble toujours faux. J'écris pour assouvir le besoin de moi-même et non pour me faire le porte-parole des uns ou des autres.)

Mis à jour ( Jeudi, 31 Mars 2016 09:56 )  

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