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Home Littérature HERBERT HUNCKE - Coupable de tout (Seuil, 2009)

HERBERT HUNCKE - Coupable de tout (Seuil, 2009)

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Si Herbert Huncke est largement inconnu dans notre pays ce n'est pas faute d'avoir été de nombreuses fois l'étrange personnage que l'on a pu rencontrer au détour de lectures de quelques écrivains américains habituellement regroupés sous l'appellation "beat generation".

C'est effectivement lui qui apparaît sous le sobriquet de Sailor dans le Festin Nu de William S. Burroughs. Pour l'édition des textes de Huncke, l'auteur de La machine molle se fend d'une préface (très courte) où le marginal, dealer et drogué mais surtout écrivain - cet épais volume en fournit la preuve incontestable - se voit qualifier de "formidable raconteur d'histoire".

C'est aussi Jack Kerouac qui, sous divers pseudonymes, l'inclut dans ses récits consacrés à l'Amérique des paumés, gens de toutes sortes, travailleurs pauvres, gens de couleurs ou fils et filles de famille en rupture de ban, qui se sont un jour sentis quelque peu à l'étroit dans le déroulement du grand fantasme américain - le fameux cauchemar climatisé. Dans The Town and the City (dramatiquement publié en France sous le titre Avant la route), Huncke apparaît sous les traits de Junkey, et dans Sur la route, Kerouac lui prête le nom de Elmo Hassel. Il fait aussi quelques incursions dans Le livre des rêves et Visions de Cody ou Anges de la désolation.

Le Seuil publie ainsi l'essentiel des écrits de Huncke. D'abord Un crépuscule cramoisi qui est un recueil de nouvelles publié en 1980, suivi de Coupable de tout, publié en 1990, suite d'entretiens réécrits et présentés sous la forme de textes courts où Huncke se remémore des événements de son existence agitée. Le tout est complété de son Journal publié en 1965 et d'une série de Textes inédits auparavant dispersés dans des revues et autres publications éphémères. Pour l'essentiel ces écrits sont autobiographiques et ne suivent pas nécessairement une chronologie bien établie. En revanche les portraits qu'il dresse des gens rencontrés ou croisés (anonymes ou connus - individualités fortes et bientôt célèbres) sont des petites merveilles d'écriture et de concisions scrupuleuses. Jamais l'écrivain ne juge et n'entrouvre les portes d'un tribunal ou d'une inquisition, risque toujours présent dans ce type d'entreprise. Alors on se retrouve, ici, confronté à toutes sortes de personnages - qui n'en sont pas puisque toujours Huncke s'évertue à ne parler que de ce dont il a été le témoin et qui porte sur des faits réels - prostitué(e)s, marlous, maquereaux, monte-en-l'air, effeuilleuses, junky, taulards, margoulins et arnaqueurs, dealer, trafiquants, marins et écrivains, paumé(e)s, bourgeoise lettrée et dispendieuse, fille de bonne famille fugueuse, droguée et tapineuse - bref tout une faune new-yorkaise qui s'agite, s'ébroue et manigance dans les quartiers les plus chauds de la mégalopole au son du bop et des soirées de lecture de poésie beat.

Huncke débarque à New York en 1939 après avoir connu un début d'existence difficile où déjà de nombreuses expériences l'ont confronté à des individus dont le mode de vie, les aspirations, les pulsions sexuelles n'avaient pas grand chose de recommandable aux yeux de l'Amérique profonde - celle aussi du middle-west que rapidement il va prendre en détestation. Enfant fugueur d'un couple divorcé il va vite prendre la route, tâter aux drogues et conduire des expériences de toutes sortes. Son arrivée à New York coïncide avec les débuts d'une existence faite d'expédients, de petits ou gros larcins, de deal et de recherche quasi constante de produits à consommer, s'injecter ou fumer. Toutes les combines sont imaginées pour ne pas tomber dans une situation de manque et tous les trafics sont imaginés dès lors que l'on peut en cas d'urgence parer à la "panique". Huncke l'écrit lui-même, l'usage des drogues fut pour lui le moyen par lequel il sut, dans ce monde qu'il détestait, du fait de toutes les contraintes qu'il impose, aménager une existence dans laquelle il puisse se sentir à peu près bien. Malgré les situations d'extrême pauvreté, parfois, ou les multiples séjours en prison, Huncke ne se plaint jamais - il assume la part de risque que ses choix impliquent et jamais il n'esquive dans ses descriptions la réalité sordide qu'entraîne la prise de drogues et tous les petites ou grandes lâchetés qu'elle impose dans les relations avec autrui. Dans un texte daté du 31 octobre 1961 inclus dans son Journal il écrit :

« Il est vrai que je n’aimais pas être un voleur – mais je n’aimais pas davantage la perspective de devenir un esclave respectable – un salarié – une bête de somme de huit heures du matin à cinq heures du soir – et quelque part je ne jugeais pas ma condition plus répréhensible – en dernière analyse – que celle du politicien corrompu – de l’avocat – du médecin – du patron – ou de l’employé cupide. Le contremaître qui dit : “Faites ça comme ceci – ou vous perdez votre boulot. Qu’est-ce que ça peut me faire si vos enfants sont privés des produits de première nécessité – si vous ne pouvez pas payer vos factures – le loyer – acheter de quoi manger ? Il faut que le boulot soit fait.” Ou le flic qui accepte un pot-de-vin aujourd’hui et procède demain à une arrestation. Ou l’homme d’église porté sur les petits garçons – ou les petites filles – qui bénit d’une main, et tend l’autre pour demander de l’argent.» (page 339)

Souvent l'écriture est incisive, directe, proche parfois du langage parlé, sans fioriture mais avec une épaisse couche d'humanité sans fard et sans falbalas. Découle de ces textes enfin réunis et auparavant épars une franche incursion dans l'autre Amérique, celle qu'en une autre époque on aurait nommé "underground", avec des embardées humoristiques, des scènes de la vie intime et parfois tragique de tous ces personnages au destin parfois funeste. Pour autant Huncke ne tombe jamais dans une forme de misérabilisme qui confinerait au sordide - il évite l'écueil du voyeurisme en n'étant jamais graveleux (quand une jeune fille meurt d'une overdose, Huncke décrit les faits, c'est-à-dire comment les junkies géreront la situation sans se compromettre, là où d'autres se seraient fait moralistes ou procureurs). D'ailleurs femmes et hommes qu'il rencontre sont des échantillons d'humanité sincère - toutes et tous sont embarqués dans une existence dont on se dit qu'elle ne leur a pas toujours laissé le moindre choix tout en étant assumée et vécue jusqu'au bout avec une sorte de terrible liberté spontanée. Où on comprend alors que Kerouac, Burroughs et Ginsberg ne purent être que durablement impressionnés par cet homme qui vivait son homosexualité (et sa bisexualité) ainsi que son usage des différentes drogues sans sentiment de culpabilité ou de remords. Comme si, dans l'Amérique puritaine et bientôt maccarthyste, les marges souterraines devaient tenir ensemble les feuilles du grand récit américain.

fiche ouvrage au Seuil

Mis à jour ( Lundi, 21 Juin 2010 12:14 )  

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