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Home Littérature MARIO RIGONI STERN - Le Sergent dans la neige - roman

MARIO RIGONI STERN - Le Sergent dans la neige - roman

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Mario Rigoni Stern

 

Le Sergent dans la neige, quoique présenté comme un roman, est un récit, un témoignage. Il s'agit bel et bien des souvenirs du sergent Mario Rigoni Stern. Son écriture rappelle à beaucoup d'égards celle de Primo Levi, qui devint son ami après-guerre : simple, juste, se méfiant de l'emphase inutile, rythmée, attachée à l'humain et à la compréhension. Rigoni Stern ne juge jamais. Pas même ce soldat qui se tire une balle dans le pied pour être renvoyé à l'arrière, et qui est le seul dont il ne donne pas le nom dans son livre. Pas même les Russes, qui sont certes des adversaires, mais pas les siens -ceux de l'armée à laquelle il appartient, plutôt. Sauf que Rigoni Stern n'a pas le choix dans ce "eux ou nous" insensé.

Le livre ne porte nulle trace d'idéologie (fascisme, nazisme, communisme…) : les faits et les endroits qu'il raconte ne s'y prêtent pas, rien n'y existe que l'instinct de survie. L'auteur ne se situe pas parmi des "bons" Italiens qui combattraient des "mauvais" Russes. Il n'est qu'un être humain, perdu, transi, entouré de compagnons perdus et transis, cernés par des Russes qui, comme eux, tachent la neige d'un rouge qui gèle dès qu'il est versé.

Mario Rigoni Stern - Le Sergent dans la neigeCe que l'on connaît de la guerre est le plus souvent retranscrit du point de vue militaire des vainqueurs, et selon la douleur des victimes des vaincus. C'est peut-être encore plus vrai pour la littérature touchant à la Deuxième Guerre Mondiale, particulièrement fournie. Voici deux considérations auxquelles on peut opposer des exceptions exemplaires. Le livre le plus célèbre sur la Grande Guerre, A l'Ouest, rien de nouveau, est l'oeuvre d'un écrivain du camp des perdants, Erick Maria Remarque. Et la dernière guerre a donné naissance à un type d'oeuvres qu'aucun autre conflit -et pour cause- n'avait généré jusqu'alors, des oeuvres qui ne sont pas strictement liées aux combats ou à leurs conditions : des récits de faits que cette guerre n'a pas inventés, mais qui y ont pris toute leur ampleur, en tant qu'éléments exemplaires de l'organisation sociale imaginée par les nazis, avec ses maîtres et ses asservis, ces derniers nourrissant par leur travail l'emprise des premiers sur le monde (sur ce sujet particulier, Primo Levi a abordé dans plusieurs ouvrages en quoi le système concentrationnaire était un élément non pas périphérique du nazisme, pas un "détail" de l'histoire, mais bien l'un des piliers d'un projet de société).

Par ailleurs, l'horreur générée par le nazisme a longtemps interdit ou bloqué l'expression du point de vue allemand -pas seulement en littérature-, et peut-être même diminué l'intérêt pour ce qui concernait les combats. D'une part parce que la Première Guerre mondiale était déjà passée par là ; surtout parce que la découverte des camps de concentration a ajouté une nouvelle chape d'horreur à celle de la guerre proprement dite (encore que le livre le plus emblématique sur le système concentrationnaire, Si c'est un homme, de Primo Levi, n'a vraiment trouvé un public que dans les années 1950).

"IL N'Y AVAIT PLUS QUE LES PLAINTES DES HOMMES"

Le Sergent dans la neige, de Mario Rigoni Stern, considéré comme l'un des écrivains italiens majeurs du XXe siècle et décédé en 2008, est donc intéressant à plus d'un titre : écrit tout de suite à la fin du conflit (mais publié en 1953), il émane d'un Italien (donc d'un "perdant", bien que la position italienne se soit renversée après la chute de Mussolini, l'Italie devenant au passage la cible des Allemands et ses soldats se voyants traqués par ceux de la Wermacht), qui a combattu aux côtés de l'armée allemande (encore que Rigoni Stern évoque peu cet aspect, mais en quelques passages frappants : il voit les Russes faits prisonniers par les Italiens emmenés par les Allemands, puis entend les rafales de mitraillettes ; tandis que sa colonne bat en retraite et se bat contre la mort dans une sorte de chaos, les Allemands surgissent avec leurs tanks et leur ordre).

Le Sergent dans la Neige débute aux abords d'un village russe -soviétique- des bords du Don. Où ? Rigoni Stern n'en saura rien. Dans leurs avant-postes auxquels ils ont donné des noms de villages de leurs régions d'origine, les Italiens tiennent péniblement une rive. Les Russes, sur l'autre côté, tentent de franchir le fleuve gelé. C'est Noël. Malgré sa propre peur, Rigoni Stern tente de rassurer ses hommes (pour beaucoup des gens de sa région, des paysans, des villageois qui ne rêvent que de retrouver leur vallée), de trouver à manger dans le sol gelé, devant les isbas, de lutter contre les poux qui résistent même au froid quand on suspend les vêtements dehors pendant deux jours (alors il faut les faire bouillir). Une guérilla de tranchées et d'escarmouches :

"Sur le fleuve gelé, il y avait des blessés qui se traînaient en gémissant. L'un deux râlait et criait : "Maman, maman". A la voix, on eût dit un enfant. Il bougeait un peu sur la neige et pleurait. "Comme les nôtres, dit un Alpin, il appelle sa mère". La lune courait parmi les nuages. Les choses et les hommes cessaient d'exister. Il n'y avait plus que les plaintes des hommes. "Maman ! Maman !" criait le gosse sur le fleuve, et il se traînait lentement, toujours plus lentement, sur la neige."

Puis, les Russes attaquent. Les Italiens battent en retraite. Et bientôt se retrouvent cernés, condamnés à crever la poche ou à mourir. C'est alors le spectacle d'une débâcle pitoyable émaillée de combats courts, désordonnés, un sauve-qui-peut où l'ordre militaire se délite peu à peu, jetant ses dernières forces et autorités pour diriger et défendre ce qui peut encore l'être :

"A travers la steppe, la colonne se dénouait et disparaissait derrière une colline, au loin. Ça faisait une traînée noire, sinueuse comme un S, sur la neige blanche. Je n'en croyais pas mes yeux. Y avait-il tant des nôtres en Russie, pour que la colonne fut si longue ? Combien d'avant-postes tel que le nôtre y avait-il eu ?".

Dans la neige, sous la neige, portant des armes et des sacs trop lourds, les pieds coincés et supurant dans leurs chaussures -pour ceux qui en ont encore-, voyant les compagnons tomber, tomber comme, imagine-t-on, tombèrent avant eux les soldats de Napoléon. Autant que celle d'une défaite, c'est l'histoire d'un anéantissement physique et moral. L'histoire d'une marche forcée vers une horreur qui n'émane pas tant du sang que du sentiment d'écrasement. La colonne s'étire, les hommes meurent et sinon, crèvent de peur et d'harassement :

"Je me laisse tomber à terre. On dirait qu'il n'y a même plus de neige. Je ferme les yeux sur ce vide. C'est peut-être ça, la mort, ou bien je dors ? Je suis sur un nuage blanc. Qui m'appelle ? Qui me secoue ? Laisse-moi tranquille." Il se réveille. "Combien d'hommes se sont ainsi laissés tomber sur la neige et ne se relèveront plus ?"

Plus tard, victime de visions :

"Est-ce que ce ne sont pas des isbas, là, près de ces arbres ? Je vais seul dans cette direction ; je plonge dans la neige qui m'arrive à la poitrine. C'est comme si je nageais, en rêvant d'une isba. J'arrive à l'endroit où il m'a semblé voir des isbas, il n'y a que des ombres. Des ombres de quoi ? Je reviens en arrière et, de nouveau, j'ai l'impression de voir des isbas."

Ainsi, s'étonne Rigoni Stern en s'arrachant pas après pas à la neige, crasseux, affamé, le corps humain est donc capable de supporter tout cela ? Mario Rigoni Stern décrit, avec la même empathie pour tous, jusqu'au moment où lui-même, ayant perdu tous ses hommes, parce qu'ils sont morts ou qu'il ne sait plus où ils se trouvent, ne combat plus que tout seul, pour lui-même, pour sa peau.

Le livre fourmille de détails précis, déchirants et navrants, de portraits tracés en deux phrases dont la justesse fixe le masque de la tragédie (Meschini qui touille la polenta à des milliers de kilomètres de chez lui ; Giuanin qui, sans cesse, implore ses supérieurs : "Chef, on la reverra-t-y, la maison ?"), de moments improbables -quand les soldats tentent d'apaiser la peur en chantant des chansons du pays- ou qui laissent transparaître la paradoxale incrédulité blasée de Rigoni Stern : comment est-ce possible ?

"CE NATUREL QUI A DÛ AUTREFOIS EXISTER ENTRE LES HOMMES"

Le sergent n'est qu'un homme et, dans cette situation où l'instinct seul semble commander, se bat aussi pour rester un homme. Dans un village que Russes et Italiens se disputent : "Une arme automatique semble nous avoir pris pour cible, elle tire des rafales brèves et précises. "Ça y est, je pense, le cerveau soudain engourdi, retenant mon souffle, maintenant, je vais mourir". Je ne respire plus : "Maintenant, je vais mourir". Je me recroqueville dans un creux ; les balles frappent tout autour, faisant jaillir des geysers blancs. Dans ma bouche, la salive s'épaissit. Je ne sais plus ce que je pense, ni ce que je fais, je ne vois que ces jets de neige à deux doigts de ma tête." Il se relève. "Je trouve le sergent Minelli, du peloton de Moscioni. Il perd son sang par un tas de blessures légères à la tête et aux bras. Il a les jambes fracassées par un coup d'antichars. Il geint et pleure. "Mon gosse ! Mon gosse !" Je lui remonte le moral comme je peux. "C'est pas grave, je lui dis, courage Minelli, il y a des brancardiers tout près, ils viendront te chercher." Je sais bien que c'est faux. Le diable seul sait où sont en ce moment les brancardiers."

Après une série d'accrochages où il a manqué de laisser sa peau, Rigoni Stern ouvre la porte d'une isba. "Il y a là des soldats russes. Prisonniers ? Non. Ils sont armés. Et ils ont l'étoile rouge sur leurs bonnets ! Moi, je tiens mon fusil. Pétrifié, je les regarde. Assis autour d'une table, ils mangent." Il demande une assiette de soupe. On la lui donne. La mange. Remercie. Et repart. "C'est comme ça que ça s'est passé. A y réfléchir maintenant, je ne trouve pas que la chose ait été étrange, mais naturelle, de ce naturel qui a dû autrefois exister entre les hommes." Et, ayant raconté cet étrange repas : "Si cela s'est produit une fois, cela peut se reproduire. Je veux dire que cela peut se reproduire pour d'innombrables autres hommes et devenir une habitude, une façon de vivre."

D'autres écrivains, dans d'autres pays, lors d'autres guerres, auraient sans aucun doute pu écrire ce livre - et l'ont écrit, à leur manière. Sa réussite tient à la neutralité qu'il observe. Rigoni Stern n'est ni pro ni anti, respecte sa hiérarchie, et par sa position intermédiaire (ni soldat de base ni officier supérieur) perçoit à la fois les plus grandes souffrances des hommes et la logique militaire. Non pas dépouillé, mais épuré, Le Sergent dans la neige, est un livre poignant et juste. Et de ces livres toujours pertinents, surtout pour nous (je parle de ma génération, nés en Occident après les guerres de décolonisation) qui n'avons jamais connu la guerre autrement qu'à la télé et qui pourrions être tentés de croire qu'elle n'arrive qu'aux autres et que, le cas échéant, il n'y a qu'à choisir le bon camp.

Sur Telerama.fr, un portrait (2008) et une interview (2000) de Mario Rigoni Stern
Sur Nouvelobs.com, un portrait (2008)

 

Mis à jour ( Mardi, 20 Décembre 2011 12:29 )  

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