poin-poin
Bannière

 
  • Increase font size
  • Default font size
  • Decrease font size
Home Peinture Jules Bastien-Lepage - Exposition à Verdun

Jules Bastien-Lepage - Exposition à Verdun

E-mail Imprimer PDF

JBLafficheCet article a été débuté à l'occasion de l'exposition au musée d'Orsay du printemps dernier, afin d'inciter les éventuels chalands (comment appelle-t-on un chaland du net au fait ?) à se rendre à cette passionnante exposition, les occasions d'avoir des émotions visuelles sont assez rares pour être signalées. Des raisons périphériques comme on dit à Paris, m'ont ôté le désir de le terminer et de le publier (on dit publier pour mettre en ligne sur le net ?). L'exposition ayant migré à Verdun (au Palais Episcopal, dont on peut voir ci-contre la très belle affiche) et se terminant d'ici quelques jours, je suis pris de remords. Si certains d'entre vous sont assez proches de ce lieu, il est vrai peu prisé comme lieu de villégiature des vacances estivales, pour aller se remplir les yeux et l'âme des œuvres de ce peintre singulier et attachant au possible, et que ces quelques lignes pouvaient leur en donner l'envie, alors ce serait coupable de ne pas le faire. Au terme de l'exposition, cette chronique pourra toujours servir aux esprits curieux qui veulent sortir des éternelles références picturales imposées, boulevards esthétiques encombrés, et qui veulent glaner sur les chemins de traverse de l'histoire de la peinture, faire en quelque sorte l'école buissonnière de l'art, expression qui convient très bien à Jules Bastien-Lepage.

Est-ce parce qu'il avait si bien su saisir la vie que la mort l'a saisi aussi brutalement à 36 ans seulement ? Qui peut savoir ? Ne doit-on pas tout payer en ce bas monde ? Même son talent. Quoi qu'il en soit, fameuse gabegie que cette disparition précoce ! Jules Bastien-Lepage avait en effet tout pour devenir le chroniqueur intemporel d'une condition humaine que les peintres ont finalement assez peu exploré, celle de l'Homme simple aux prises avec la dureté des taches quotidiennes (ce que les universitaires et politiques appellent désormais JBLportraitla "pénibilité du travail"). Témoignage d'une réalité qu'on pouvait alors penser éternelle mais qui, développement technique aidant, était en voie d'extinction (tout au moins dans nos contrées, car elle reste encore la règle pour une grande partie de l'humanité que les artistes semblent ne plus du tout considérer comme "intéressante"). 

Cette première approche de Bastien-Lepage, celle d'un artiste qui se consacre à l'homme et à la femme au travail, est cependant trompeuse. Tout d'abord parce que le plus souvent, ce n'est pas "au travail" qu'il peint ses personnages, mais à cet instant si particulier qui lui fait suite, ce que l'on nomme couramment la pause, quand ils se reposent enfin, le regard voilé, comme perdus dans quelque pensée, rêveurs en réalité, quand l'humain cesse de faire pour de nouveau être. Et c'est l'acuité de son regard sur ces regards flottants qui rend si précieuse l'œuvre de ce peintre. En parcourant ses toiles, on pourrait presque désigner Jules Bastien-Lepage comme le peintre de l'hébétude, celle dans laquelle plonge le labeur épuisant (ses paysans) ou la lutte pour la survie (ses vendeurs des rues, ses mendiants), et même, on le verra, la maladie. On pourrait même ajouter une autre hébétude, moins manifeste celle-ci, comme en filigrane : celle qui suit l'acte sexuel.

Ainsi l'une de ses toiles les plus célèbres, intitulée Les Foins (ci-dessous) et qui lui valu d'être remarqué et de susciter l'admiration de nombreux critiques dont Emile Zola au salon de 1878, montre une jeune fille (la faneuse), assise auprès d'un homme endormi (le faucheur). D'un réalisme (d'une vérité devrait-on dire) vraiment saisissante, elle concentre en son visage cette fameuse hébétude contemplative, que certes chacun a pu connaître au décours d'une tache physique éreintante, mais qui peut aussi être interprétée, de manière moins conventionnelle, comme celle qui envahit au sortir d'une étreinte, quand l'homme voit le sommeil l'envelopper et que la femme reste parfois avec cet étrange malaise, d'avoir été aimée certes, mais aussi utilisée, puis abandonnée.

JBLFoins

Les vers d'André Theuriet sur lesquels cette œuvre prend appui, suggèrent que cette vision apparemment iconoclaste n'est pas dénuée de fondement ("Le faucheur étendu dort en serrant les poings / Assise auprès de lui, la faneuse hâlée / Rève, les yeux ouverts, alanguie et grisée / Par l'amoureuse odeur qui s'exhale des foins"). Avec sa ligne de fuite très haute, son ciel rejeté au pourtour de la composition, sa lumière diffuse à la fois chaude et austère, ses personnages dont la condition modeste contraste avec la présence massive, sa précision dans le rendu de la carnation et surtout de l'expression des visages, cette oeuvre est représentative du style que Bastien-Lepage cultivera dans ses tableaux consacrés à la vie paysanne de sa région natale, la Meuse (il est natif de Damvillers) et qu'il n'oubliera pas, même si dès 1867, il résidera à Paris pour "se faire un nom".

JBLstatueCar Bastien-Lepage n'a rien du peintre maudit à la Géricault, ou de l'ermite reclus à la Gustave Moreau. Il tient à devenir un peintre réputé, et se montre tenace, acharné même dans son ambition. Cet aspect Rastignac de sa personnalité, un peu déplaisant au vu des critères d'aujourd'hui (relecture regrettable des parcours d'antan à l'aune de nos valeurs actuelles, mais à laquelle je n'échappe pas plus que les autres), est tempéré par une sincérité dans la démarche, une droiture de la pensée et une constance dans les principes qui le rendent très attachant. Il ne déviera jamais de son but initial : "faire de la réalité, et, si je peux, la rendre poétique". Cette volonté de faire poétique est toujours un risque (moins alors qu'aujourd'hui, les artistes avaient plus de bagage technique pour mener à bien cette mission sans sombrer dans l'inepte), mais il réussira assez souvent à mener à bien cet ambitieux projet. Historiquement, Bastien-Lepage est classé dans la veine naturaliste, et qu'il fût admiré par Zola semble sceller cette appartenance stylistique. Pourtant, une sorte d'hyper-réalisme prémonitoire affleure dans nombre de ses œuvres et il paraît parfois faire le pont entre Bouguereau (autre peintre furieusement sous-estimé) et Hopper.

Mais ces analyses de rat de pinacothèque n'ont guère de sens tant Bastien-Lepage s'intéresse JBLcommunianteavant toute chose à l'être et non aux méandres nosographiques. En cela, il n'est effectivement pas en phase avec son époque, qui fourmille de mille révolutions visuelles. Lui ne paraît guère préoccupé par des considérations de modernité, de posture conceptuelle ou de rupture générationnelle. Il n'aurait de toutes manières jamais pu être happé par l'impressionnisme (même si certaines toiles témoignent de l'influence de Manet), plus porté à devenir témoin de la réalité des êtres (sa communiante est criante de vérité), et non interprète des impressions que ces êtres lui inspirent (ce qui donna des œuvres cruciales mais qui, hélas, a tout de même depuis quelque peu gangrené l'art, chacun semblant estimer que ses petites impressions ont par nature valeur universelle, et n'ont pas même à être formellement transformées).

Ce qui fascine le plus chez Bastien-Lepage, c'est qu'il ne tranche jamais entre surnaturel et réalisme. Il les réconcilie, parfois maladroitement (comme sa Jeanne d'Arc, son plus célèbre tableau à l'étranger et que l'on peut voir au bas de cet article, où se juxtaposent plus que ne s'harmonisent les dimensions réalistes et oniriques de la scène), parfois avec des audaces qui aujourd'hui encore fascinent (dans son Annonciation aux bergers notamment, avec ce "collage pré-moderniste" d'une figure à la Fra Angelico sur une scénographie dont la facture est par ailleurs sous l'influence de Millet). Il y a du Caravage dans ce désir constant, presque Prométhéen, de faire entrer, "tenir" pourrait-on dire, le divin dans la condition humaine, même celle des plus humbles.

Voyageant assez peu (il alternera séjours à Damvillers et à Paris), il fera tout de même en 1882, soit peu de temps avant sa mort, un séjour Londonien. Etrange similitude avec Géricault, un demi siècle plus tôt. Autre similitude, ce voyage se traduira par une récurrence des modèles de la misère et du sous-prolétariat, et notamment des enfants (la relation que les Anglais entretiennent avec le travail des enfants est, encore aujourd'hui, très ambiguë, et en tout état de cause plus tolérante que dans le reste de l'Europe). Il est toutefois moins à l'aise pour (dé)peindre les figures de ces paysages urbains que celles de sa campagne natale et ces toiles sont décevantes, paradoxalement assez décoratives au regard de la gravité des sujets.

JBLvendanges

A son retour il reprendra son style dont la maîtrise lui permettait tous les espoirs (voir ci-dessus ses magnifiques Vendanges). Mais, comme souvent, c'est lorsque la vie vous promet qu'elle vous dépouille. Durant l'année 1883, il présentera les premiers symptômes du cancer qui l'emportera JBLDroueten quelques mois. Cette année là, il peint Juliette Drouet, l'égérie, muse et épistolière de Victor Hugo (elle lui enverra plus de 20 000 lettres pendant les 50 années de leur relation), elle aussi gravement atteinte d'un cancer. Ce sont deux cadavres vivants qui se font face, chacun donnant un peu de ses dernières traces de vie à l'autre. Et c'est un portrait éprouvant de la souffrance au travail qui en naîtra. La souffrance elle ne fait jamais de pause, et le malade jamais ne s'en repose. Portrait d'une femme qui écrivait, quelques semaines plus tôt, à l'homme de sa vie "Je ne sais quand, ni comment cela finira, mais je souffre tous les jours de plus en plus et je m'affaiblis d'heure en heure. En ce moment, c'est à peine si j'ai la force de tenir ma plume et j'ai grand peine à garder la conscience de ce que je t'écris. Je me cramponne cependant à la vie de toute la puissance de mon amour pour ne pas te laisser trop longtemps sans moi sur la terre. Mais hélas ! La nature regimbe et ne veut pas (...)". Bastien-Lepage rend avec un réalisme prenant ce teint mortuaire, ce visage qui semble couler comme la cire d'une bougie qui aurait trop brûlé. On a rarement "donné à voir" avec autant d'intensité, la suprême fatigue qui marque le terme d'une vie. Elle mourra peu après, et Victor Hugo fera écrire sur sa tombe cet épitaphe extrait de La dernière gerbe "Quand je ne serai plus qu'une cendre glacée / Quand mes yeux fatigués seront fermés au jour / Dis toi, si dans ton cœur ma mémoire est fixée / Le monde a sa pensée, Moi, j'avais son amour!".

J'aurais aimé évoquer bien d'autres toiles encore, surtout sa Pauvre Fauvette dont les deux versions (de 1881 et 82, voir ci-dessous) sont des prodiges de sensibilité (et non de sensiblerie) et de délicatesse. Malgré leur apparent naturalisme, elles prennent une indéniable dimension symbolique, celle de la fragilité des êtres, et plus particulièrement des enfants, de leur dénuement absolu (l'arbre est étique) devant l'univers des adultes qui les écrase (même les chardons sont démesurément grands).

JBLFauvette

Le regard de la fillette a beaucoup fasciné, bouleversé même. "Poésie pénétrante : les yeux de la fillette ont une expression de rêverie enfantine et rustique que je ne peux décrire" écrivit Marie JBLMarieBashkirtseff (ci-contre) qui sera son élève puis, dans les derniers mois de leur vie, sa passion, passion qu'ils assouviront ensemble pendant leur mutuelle agonie (elle de la tuberculose). Oui, le regard de la Fauvette mériterait bien la notoriété du sourire de la Joconde. Il porte à travers le temps une sorte de permanence humaniste. Je ne peux voir, ballottées par leur parents le long des talus qui longent le périphérique, ces petites filles roumaines emmitouflées dans des haillons, sans voir en elles les petites fauvettes d'aujourd'hui que plus personne ne se préoccupe de peindre (pas assez conceptuel probablement) et dont seuls s'occupent, sans grande compassion, les services du ministère de l'Immigration, de l'Intégration et de l'Identité Nationale.

Voilà, ce qui débutait par la glorification des "forces vives" de la nature flamboyante et de l'humain rude à la tache, se termine dans la déchéance extrême, la douleur, la déréliction. Le parcours normal d'une vie. Et rien d'autre qu'une incitation à vivre finalement.

PS. J'ai découvert Jules Bastien-Lepage il y a une vingtaine d'années, au marché aux puces de Notting Hill Gate (à Londres bien sûr), par le truchement d'une reproduction de son dessin de petite fille se rendant à l'école (ci-contre). J'ai JBLEcolemarchandé (moi qui ai horreur de cela) sous le fallacieux prétexte de ramener ce dessin dans son pays d'origine (je rappelle qu'il ne s'agissait que d'une reproduction). Flatté de cette conversation digne de grands marchands d'art, le vendeur me fit un "prix" comme on dit. Ce dessin n'a, les années qui ont suivi, jamais bougé du mur de la chambre. Si ce n'est plus le cas, c'est pour des raisons de biographie personnelle, et il n'est pas dit qu'un jour, je ne demanderai pas (poliment) qu'il puisse regagner mon ciel de lit. Je tiendrai informé ceux que cela intéresse.

Pour ceux qui veulent aller plus loin mais pas jusqu'à Verdun, ce livre qui reprend la totalité des oeuvres de l'exposition et une analyse fouillée de la vie et de l'oeuvre du peintre, comme c'est l'habitude dans ce genre d'ouvrage de mieux en mieux faits et conçus.

JBLlivre

 

 

 

 

 

 

PS. Sur le problème du travail des enfants au Royaume Uni, un lien ici et un mémoire sur la situation notamment en Europe ici

 Deux mondes se télescopent dans la Jeanne d'Arc de Jules Bastien-Lepage. L'onirique et le réaliste

JBLJdA

Sur cette photographie, un troisième surgit, le nôtre.

JBLJdA2

Mis à jour ( Samedi, 08 Septembre 2007 00:24 )  

Poin Flash

LA ZICMUCHE, le "blog lamentable", les girafons... Rejoignez LE FORUM POIN-POIN.

 

MIXTAPES téléchargez (c'est gratuit) the fabulous Mixtape Poin-Poin 1 - Mixtape Poin-Poin 2 - Battle Cidrolin/Rhume - Battle Rhume/Dahu - Battle Rhume Duclock - Battle Waka/Rhume

 

POLAR D'HIVER : le 27e numéro de L'Indic, le "noir magazine", est arrivé. Avec Tom Cooper, Alain Damasio, les Utopiales, les chros, et des tonnes de façon de se faire dessouder dans la neige. Sommaire ici.