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Home Peinture Jules Pascin - Exposition Musée Maillol

Jules Pascin - Exposition Musée Maillol

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portrait1Qu'est-ce que savoir convaincre en art ? Voilà où j'en étais de mes réflexions quand j'entrai dans l'antre un peu guindé du musée Maillol, au cœur du quartier le plus chic et nauséabond de Paris, celui des décideurs politiques et financiers de ce pays, pour voir l'exposition consacrée à Pascin. Ce natif de Bulgarie (né en 1885), passé par Vienne à la grande époque de la Sécession, fortement inspiré par Klimt, puis qui va se plonger à 20 ans dans le Montparnasse bouillonnant de l'avant-guerre pour devenir à 45 une gloire locale, bénéficie depuis quelques années d'un retour en grâce, même si son influence, l'exposition le confirme (pas dans ce qui est écrit aux murs, un tissu de propos filandreux et sibyllins, mais dans ce qu'on peut voir comme toiles et dessins accrochés) sera probable sur les peintres qui, dans les décennies qui suivront, ne céderont pas à l'appel de l'abstraction et qui, surtout, souhaiteront poursuivre la veine féconde, bien qu'un peu usée, de la glorification du corps féminin.

"J'aurais aimé être une femme avec un sexe d'homme" disait Pascin. Peut être pour cela que ses nus échappent au regard exclusivement masculin un rien lubrique qu'ils ont chez Degas ou Bonnard, ou à la pointe de dégoût que l'on sent chez ceux d'Otto Dix et de Georges Grosz. C'est avec Toulouse-Lautrec qu'on a, à juste titre, le plus comparé Pascin, du fait bien sûr de sa propension à croquer les lieux dit malfamés (mais en revanche bien femmés) où luxure, débauche, dépravation et stupre étaient censées régner mais où tout ceci cachait quand même bien mal que la chair est triste hélas et j'ai lu tous les livres Mallarméens.

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Pascin est toutefois moins narratif, moins "peintre de genre" que Toulouse-Lautrec. D'ailleurs, il a beau parler de désir, on ne le sent pas vraiment affleurer à la surface de ses toiles ce désir. De l'empathie plutôt, illustrant son rêve transsexuel (représenté parfois dans les dessins où il retrasncrit ses rêveries érotiques comme celui ci-contre).

Ce qui est sa marque, c'est l'absence d'euphémisation "enjoliveuse" dans son rendu des corps. Il détestait la perfection, seuls les défauts l'intéressaient, et il ne se prive jamais de les souligner, pas en tant que défauts d'ailleurs, non, jusnude1908te pour témoigner que la vérité d'un corps en accroît l'impudeur, car c'est bien l'impudeur qui intéresse Pascin. Il ne comprenait pas en quoi les fesses des femmes, leurs seins ou leur pubis (et leur vulve, que lui n'oublie pas de peindre, alors que ses contemporains, hormis Egon Schiele, paraissent rester à la porte de ce palier tabou et ne pas savoir qu'il y a une fente entre les cuisses des femmes) seraient choquants. Du moins le dit-il. Alors il va se spécialiser peu à peu dans ces nus de femmes légères.

Hélas, sa force sera aussi sa faiblesse : en restant très proche du vrai, son œuvre parle peu et reste très descriptive. Son commentaire social n'a pas la force des expressionnistes allemands même si cela lui évite, comme eux, de moraliser en filigranes. Son apologie de la féminité n'atteint jamais à une poésie immatérielle comme chez Bonnard. Il n' y a pas non plus chez lui, comme chez Egon Schiele, cette faculté de transmettre une vision intérieure ni même du monde au travers des corps nus. Pas certain d'ailleurs que Pascin en ait une bien précise de vision du monde. Mais rien non plus n'oblige un artiste à en avoir. En art, rien n'oblige.

Pascin ne s'est jamais vraiment senti peintre mais beaucoup plus dessinateur, sa passion de toujours, lui qu'on voyait à l'écart, accoudé à la table, griffonner sans relâche tout support à sa portée (ci-contre représenté par Emil Orlik), suscitant l'admiration générale de tous. C'est vrai qu'il a le génie de la gestuelle volée, de l'attitude signifiante, de orlikl'atmosphère rendue. Mais les critères culturels de ce début de siècle imposaient d'endosser la défroque de peintre pour pouvoir vivre de son art. Alors Pascin s'y plia. D'ailleurs il se plia toute sa vie aux us et coutumes du monde de l'art, et à force de passer sous ses fourches caudines, il finira par en avoir plein le dos et préférera se supprimer.

Dans ces dessins, il annonce déjà Sempé, Reiser mais aussi toute la génération de Joann Sfar (qui, ce n'est pas un hasard, lui a consacré une série de livres qui a contribué à sa redécouverte, même s'il en fait une sorte de Gainsbourg avant l'heure qui personnellement m'exaspère). J'y retrouve aussi un autre dessinateur moins considéré que les sus-jacents mais dont j'ai toujours admiré le génie de la scène saisie, c'est Pellos (futur dessinateur des Pieds Nickelés durant la seconde moitié du siècle). Cependant, aussi réussis soient ses dessins (dont on a du mal à trouver trace sur internet d'où la pauvreté iconographique sur ce plan là dans cette chronique), il restent très descriptifs, très "touristiques", et manquent tout de même de la force d'évocation d'un Daumier. Loin de Paris, il s'y consacrera entièrement. Ainsi, lors de son long séjour aux Etats-Unis, où il restera une demi-douzaine d'années (notamment pendant la première guerre mondiale), il atteindra une notoriété enviable, principalement pour ses dessins réalistes, où il croque la vie quotidienne, que ce soit à New York ou à Cuba.

nudemIl disait, hélas probablement à juste titre, que l'homme ne devrait pas vivre au delà de 45 ans, et plus encore s'il est artiste. Que s'il ne s'est pas réalisé à cet âge là, c'est trop tard pour lui. A cette échéance (1930) sa situation semble flatteuse puisqu'il a acquis une belle réputation, avec des nus qui semblent se dissoudre dans la toile (sa période dite nacrée) tant rien n'est souligné. Mais le cynisme le gangrène. Il fait là où on lui dit de faire et cette apparente délicatesse, cette tendresse pour ses modèles dont, tel un Pierre Louÿs, il paraît se faire narrateur de la sensualité, n'hésitant pas à leur demander de laisser traîner leurs doigts dans leur toison pour montrer comme une femme qui se masturbe est une belle image du désir masculin ("le nu n'est que de l'anatomie s'il n'est pas l'image du désir" disait-il), cache en fait un dégoût de lui-même, n'ayant guère de considération pour cette imagerie qui sait plaire (convaincre ?) au bourgeois, mais répétitive et qu'il exécute dit-il, sans passion.

L'émotion produit par ces derniers nus (dont l'année 1928 est dans cette exposition sur-représentée) est donc ambiguë. Oui, il y a une sorte de maturité picturale, Pascin a enfin trouvé son style, tout est comme estompé, comme si le pinceau ne voulait appuyer trop fort sur la toile de peur de perturber l'alanguissement de la pauvre odalisque qui oublierait presque qu'elle étale son intimité pour un peu d'argent ("Que je les baise ou que je ne les baise pas disait-il, je les baise quand même, car je les baise pour l'art", sachant pertinemment que le maigre dédommagement lui rapporterait ensuite bien plus gros, et qu'il ne se sentait aucun nude3mérite). Mais oui aussi, il y a du faiseur dans ce systématisme.

Ces dernières toiles semblent en tout cas la matrice à partir de laquelle un Botero et un Balthus développeront leur propre imagerie du corps féminin. Eux aussi d'ailleurs entreront rapidement dans une forme de ressassement redondant, dans un radotage pictural qui, loin de les discréditer, leur assurera l'adhésion du public qui aime qu'on lui redonne ce qu'il a aimé (souvenir de Céline parodiant le public "Encore encore, donne-nous encore, allez encore une petite").

Pascin, un soir, en eut marre des "encore encore" et n'ayant pas le courage (la force ?) de se réinventer (pourquoi par exemple n'est-il pas retourné aux Etats- Unis où il avait réussi à s'imposer avec ses dessins ?), il décida d'en finir. Alors, il se taillada les veines, et voyant que ça ne suffisait pas pour se débarrasser de lui (qu'est-ce qu'on peut s'encombrer), il se pendit, codicille testamentaire ironique, ne dit-on pas que les pendus bandent.

nude1Pas certain que ce suicide soit principalement dû à ce mépris de lui auquel son statut de peintre commercial l'avait conduit. Non, car courant, tout au long de sa vie, comme une douleur inextinguible, il y aura Lucy, l'être qui restera à jamais le symbole de l'histoire d'amour qu'il n'aura pas su (pu ?) vivre. La femme qu'il s'apercevra avoir toujours aimé (alors qu'il a longtemps vécu avec, et épousé, la peintre Hermine David), mais qu'il avait, inconsénude2quence de jeunesse, laissé partir, puis se marier à un autre. Il tentera à plusieurs reprises de la ramener à elle. Et d'ailleurs ils s'aimeront durant toutes les dernières années de sa vie, en cachette, de temps à autres, et quelque temps avant qu'il ne se tue, elle sera même enceinte de lui. Il se prit alors à rêver qu'il allait devenir quelqu'un, lui qui, comme Franz Kafka, avait été brisé par un père autoritaire et despotique. La paternité comme remède au mal-être. L'enfant comme remède au néant intérieur. Procréer quand créer n'a pas réussi à vous faire être. Réflexe inspiré par l'espèce, Arthur S. se gausserait. Résultat incertain. Il n'aura pas eu l'occasion de l'essayer car Lucy ne gardera pas l'enfant.

Voilà, ce qui semblait festif et hédonique (nombreuses images le montrent s'adonnant à la vie nocturne dissolue mais aussi dans des pique-niques collectifs où règne une certaines euphorie, peut être un peu forcée, comme c'est si souvent le cas dans ces agrégats d'artistes professionnels dont l'égotisme envahissant ne permet jamais de s'amuser vraiment) cache une grande mélancolie et un profond mal-être. Ce sera l'acmé d'une période lumineuse et sulfureuse après laquelle tout virera dans la nuit et le brouillard des terreurs obscurantistes où il n'est pas certain que nous ne sommes pas en train de retourner.

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Ici les renseignements pratiques pour visiter l'exposition (14 février - 14 juin)

Ici pour se faire une idée sur la mise en image de la vie de Pascin par Joann Sfar

En cadeau, quelques dessins dits érotiques, dont l'exposition est tout de même un peu avare (raisons liées aux difficultés de se les procurer plus que souci de ne pas heurter le chaland j'espère) et qui tout de même, montrent que ce désir explorait bien les multiples possiblités que le corps offre à l'amour pour ceux qui en ont le goût.

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Mis à jour ( Lundi, 19 Février 2007 00:08 )  

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