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Home Littérature MICHEL AUDIARD - La nuit, le jour et toutes les autres nuits

MICHEL AUDIARD - La nuit, le jour et toutes les autres nuits

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AUDLivreCe sera donc ma dernière chronique pour poin-poin. Il y a des moments où l'on sent qu'il vaut mieux arrêter, que c'est plus ça, que quelque chose dans le climat s'est détraqué, que ce qui était plaisir ne l'est plus, que continuer serait simuler. Et il n'y a pas que dans les couples où simuler est la plus humiliante des procédures pour artificiellement pérenniser ce qui est mort. Ce printemps ce fut Crossroads, ce noël, c'est poin-poin.

C'est bien je trouve de terminer avec La nuit le jour et toutes les autres nuits de Michel Audiard (ce récit, paru en 1978, qui annonce finalement rien de moins que la fin du monde et qui devait s'intituler initialement En écoutant craquer la banquise, ce qui semble étrangement prémonitoire) qui fut si important dans ma vie, même si ce n'est pas la raison première, je laisse ce genre de motivations aux hordes de blogueurs, généralement infoutus de mettre deux mots à la suite pour faire partager ce qu'ils aiment sans vous plonger dans un coma d'ennui. Non, je crois seulement que ce livre pourrait aussi devenir important dans la vie de quelques chalands, diptères (ce n'est pas tant la paire d'ailes qui me les fait prendre comme métaphore que l'appareil buccal adapté pour la succion) égarés dans la toile et qui ne voient le plus souvent Audiard qu'adoubé aux Tontons Flingueurs et autres Barbouzes, ayons confiance en la grande paresse intellectuelle de nos contemporains pour s'en tenir là. Alors une fois de plus, j'essaie de faire le passeur. Un passeur comme hélas les candidats à l'émigration des pays qui crèvent la dalle n'en connaissent pas, car désintéressé, gratuit, et qu'on débine même à l'occasion quand il sort des clous ou qu'il prend des libertés avec l'expression de sa passion pour ceux qu'il défend. Plus un hobby, un sacerdoce. Mais comme je ne suis pas un clébard, que ça serve d'os ne me suffit plus et je vais retourner à la niche.

Michel Audiard n'aura donc pas été que le plus grand dialoguiste du cinéma français. Il n'aura AUDphoto1même pas, avec ce livre (qui fut son dernier, et fit suite à quelques autres plus anecdotiques), atteint ce fameux statut d'"écrivain" parvenant à "publier" un "grand livre", toutes notions (les trois) issues de la représentation culturelle de la création, c'est-à-dire la plus lamentable qui soit. Non, il aura été plus simplement un être humain qui, dans la brève parenthèse de son passage par l'état vivant, a écrit un texte à la fois bouleversant, hilarant, dérangeant, lucide, provocant, violent, d'une profondeur inouïe (dans la désespérance, mais aussi dans la vérité d'un être), un texte absolument crépusculaire, un texte qui est à la littérature ce que sont les soins palliatifs à la médecine, dont on sort cabossé et à qui on ne permet plus de quitter son périmètre de vie (enfin "on" étant ceux qui ont l'hippocampe câblé de la même manière que moi).

S'il devait y avoir un texte à placer sur l'étendard de mon combat contre l'euphémisme en matière d'écriture, je pense qu'il y figurerait.

Les statuts ou les statues, quelles qu'en soient l'orthographe donc, ça n'a jamais été la tasse de thé d'Audiard (d'ailleurs la tasse de thé non plus). Voir comment il n'a cesse de fustiger celle de la place Denfert Rochereau, dans le XIVème arrondissement – "Sur la question de l'éclairage, on a toujours été un peu en retard, ce qui offre tout de même une compensation : on ne voit pas trop le Lion de Belfort, une crapulerie de Bronze à laquelle je ne m'habituerai jamais". AUDLionCar lorsqu'on aborde la géographie chez Audiard, il faut tout de suite (dé)limiter le territoire à l'arrondissement. Ainsi ne se définit-t-il jamais comme Parisien, terreau de germination bien trop vaste pour lui, mais comme natif du XIVème arrondissement (et encore, sans l'avenue d'Orléans, "le XIV ème serait absolument paradisiaque sans cette provocante coulée de merde" écrit-il dans Le P'tit cheval de retour). Avant bien sûr que l'arrondissement ne devienne l'un des endroits les plus kitsch et pathétiquement ridicule de Paris qui, de toutes manières, sous l'impulsion d'une succession d'empailleurs mis démocratiquement à la tête de la mairie depuis 30 ans, désormais en regorge.

Pour en finir avec cette histoire de statu(t)(e), ne pas imaginer non plus qu'Audiard se définissait comme un artiste. Il se considérait comme un manard de la PME cinoche, une petite main, un exécutant, un cordonnier du 7 ème art à qui on apportait des godasses scénaristiques de qualité douteuse afin qu'il leur cloue des mots là où il faut, et qu'elles marchent une fois mises en ce qui leur fait office de boite (appelée aussi box office). Pour lui, cette activité a des vertus plus prosaïques - "Voilà vingt ans que je m'emmerde à écrire des trucs pour gagner des sous, pour ne pas devenir assassin" - assène-t-il dès les premières pages. De toutes manières, l'exigence de ses commanditaires et du public, il la sait assez rudimentaire – "J'ai arrêté de picoler quand je me suis aperçu que j'écrivais le même film depuis dix ans sous des différents titres. Personne n'avait remarqué. J'aurais pu continuer. Oui, au fond, j'aurais pu…j'aurais même dû…pour voir…" – Même ses soi-disantes réussites, il les juge avec une sévérité que ses plus acharnés détracteurs (par exemple Truffaut, le grand précurseur du cinéma coincé du croupion) n'auraient osé entonner. Ainsi, son expédition à Cannes pour un film, ô suprême honneur, sélectionné, lui tire un lapidaire – "Je ne sais plus quel metteur en scène je cornaquais, ni quel navet nous prétendions défendre, l'un et l'autre ayant sombré dans un oubli réconfortant". – Le metteur en scène s'appelait Henri Verneuil, le film Un singe en hiver d'après Antoine Blondin.

Pour lui, le grand cinoche, c'était Eisenstein. Comme la grande littérature, c'était Céline et Proust. Des fondations solides quoi. Aujourd'hui, le créateur est sur pilotis. Surtout dans le genre populaire, mais pas seulement. La différence se sent vite. Mercenaire, voire pute, peut-être que cela ne l'aurait pas gêné comme appellation. Artiste, c'est moins sûr. C'est à ce genre de détails qu'on devine qu'on n'a pas affaire à un tartuffe. Au pire c'est un coquet, et on est agréablement surpris. Dans le sens inverse, on est quand même moins gâtés. C'est de loin hélas le cas le plus fréquent. Ceux qui posent à l'artiste. Ils sont bien sûrs de trouver la meute à prétentions intellectuelles pour gober. Il y a des poses imparables, des destructurations artistiques, aussi novatrices que celles des carrés capillaires, qui font leur petit effet chez l'amateur de culture qui aime bien qu'on lui en raconte. Tant que ça fait chier le con moyen, c'est sûrement génial. De plus en plus. Mais des fausses grandeurs, il y en aura eu plein le XXème siècle et le XXIème s'annonce prodigue. Molière se serait régalé. Mais il n' y a plus de Molière. Audiard était l'un des derniers de la lignée. Cet esprit Français là ne sera bientôt qu'un souvenir. Souvenons-nous donc.

Si ce texte était un tableau, ce serait Le Cri de Munch (je ne vous fais pas l'injure de vous mettre l'image non plus ! A colorier pendant qu'on y est !). Une fois de plus. Mais tous les grands livres ne pourraient-ils pas être Le Cri de Munch (en fait non, mais ce soir, je me fous de faire dans l'elliptique à 180 degré) ? Cette fois, cependant, c'est amplement justifié. Car au moment ou Audiard écrit ce texte, il n'est plus qu'une plaie béante, frappé d'une effroyable désespérance au cri aphone. En janvier 1975, son fils François, âgé de 26 ans, se tue en voiture. Alors fini de jouer à la vie

– "Je n'ai pas du tout l'esprit à jouer…un certain temps déjà que je ne joue plus… à rien… depuis qu'une auto jaune a percuté une pile de pont sur l'autoAUDphoto2route du Sud et qu'un petit garçon est mort. C'était par une matinée de grand vent. Voilà. Oui, voilà. J'essaierai de n'en plus parler, mais, et c'est pour cela qu'il est nécessaire de se bien comprendre, quoi que je dise, vrai ou faux, ce sera toujours du petit garçon qu'il s 'agira…je parlerai d'autres gens…d'un tas de gens…même d'animaux, comme par exemple le vieux chien d'Aristide… aussi de choses qui n'ont peut être jamais existé… au vrai, je ne suis plus très sûr des personnes, des animaux, ni des choses… la seule dont je sois certain, c'est qu'il y a quelqu'un qui a quitté la route et qui m'attend. Pour le reste… je mange ma soupe… je m'habille… je me déshabille… je fais des trucs intéressants comme de me raser… de vider les cendriers… de regarder mes chaussures… voyez, des occupations…" -

Et ce n'est plus alors qu'une pesante plongée dans l'indifférence absolue à l'existence et surtout à la ménagerie humaine qui la peuple, en gesticulant, vociférant, geignant, râlant, et envers laquelle il n'a que des perspectives funestes. Funestes mais ô combien jubilatoires

– "Imaginer huit cent millions de jaunets se faisant roussir la couenne n'est qu'une petite démangeaison sensorielle à côté de l'immense panard que la Super-Super nous promet : l'aube enchanteresse où la fusée porteuse larguera l'ogive qui piquera, dans un ululement de chouette hystérique, sur quatre milliards cinq cent millions d'enfoirés. J'en bégaie de bonheur de les imaginer exorbités de pétoche, béants de connerie, dans "l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs", lorsque l'ultime et colossal champignon les aspirera avec leurs cosy corners, leurs scènes de ménage, leurs récépissés de Caisse d'Epargne, leurs problèmes sexuels, leurs tickets de tiercé, leurs prostates, leurs machines à laver, leurs transistors !… Quatre milliards cinq cent millions de têtes de cons qui cesseront enfin de polluer le système solaire!…". -

L'anti-Nicolas Hulot en quelque sorte. Pour sauver la planète, Audiard a lui l'espèce humaine en ligne de mire. Les écologistes oublient de dire que ce n'est pas pour sauver la planète qu'ils se battent. Il y aura bien toujours des poulpes et des termites assez douées pour s'adapter et relancer une lignée de télencéphalisés dans quelques milliards d'années. Non, c'est pour sauver l'espèce humaine, et là, franchement, on peut être moins enthousiastes. On aimerait d'abord connaître les avantages.

Car Audiard a une conviction terrible (et que je partage) : les gens sont capables de tout, d'un peu de bien certes, mais aussi de vénalité, alors là hyperbolique, et surtout de toutes les turpitudes, toutes les horreurs, absolument toutes. L'ignominie larvée n'attend que l'agencement adéquat pour jaillir tel le monstre Alien de l'abdomen à peine incisé. Il a vu lui, pendant la guerre, la dernière grande, à la fin, quand les livres d'histoire commencent à abonder dans le lyrisme pompier, à AUDChartess'enthousiasmer béatement pour la liesse populaire bon enfant, la grande fraternisation, la parousie laïque, comment l'ignominie surgissait au coin d'un ordre lancé par quelque résistant de la 11 ème heure comme on aimait dire. Et alors, il y en a des certains qui ont morflé, surtout des certaines d'ailleurs, parce qu'une pointe d'humiliation des femmes est toujours bonne à prendre dans les défoulements barbares, ce sont quand même les mêmes neuropeptides qui commandent l'envie du sang et l'envie du sexe, il ne faut pas l'oublier, au risque de faire un contre-sens (style Bourdieu). Le point de fixation d'Audiard, c'est la jeune Myrette. Elle lui avait appris le banjo. Elle était ce qu'on appelle une fille facile. Pendant l'occupation, elle n'avait pas été très regardante sur la provenance nationale de ses clients. On ne parlait pas traçabilité de la viande à l'époque. A la fameuse libération, un certain colonel Palikar a trouvé judicieux d'aller, avec quelques nervis assoiffés de fausse vengeance, mais surtout de sexe et de sang mêlés, la sortir de sa chambre d'hôtel pour lui faire son affaire. Quel genre d'affaire ? Audiard est assez précis, et tant pis pour notre sensibilité de lecteur généralement plus épargné

– "Myrette fut certainement très martyrisée puisqu'elle avait les jambes brisées lorsqu'ils la tirèrent par les cheveux sur la petite place et l'attachèrent au tronc d'un acacia. C'est là qu'ils la tuèrent. Oh ! sans méchanceté, plutôt, voyez-vous, à la rigolade, comme on dégringole les boîtes de conserve à la foire, à ceci près : au lieu des boules de son, ils balançaient des pavés. Quand ils l'ont détaché, elle était morte depuis longtemps déjà, aux dires des gens. Après l'avoir jetée sur le tas de sable, ils ont pissé dessus, puis s'en sont allés par les rues pavoisées pour, comme on dit, arroser ça. Quelle merde !… Raconté trente ans après, ça ne paraît pas vrai, ou considérablement boursouflé. Mais attendez voir, dans trente ans, quand on racontera l'Algérie…" –

On a vu. Il n'a pas même fallu trente ans. Et un récent documentaire de Patrick Rotman fut édifiant sur le sens du jeu de société des libérés. Quand on regarde les images, on jurerait qu'Intervilles est né à cette occasion. AUDTondueTonte de femmes, pendaison de (supposé) collabo, concours d'extraction dentaire par claquage de gueule, huées générales de l'impétrant, une débauche d'innovation qui n'attendaient plus qu'un Guy Lux échange les humains par des vachettes, plus politiquement correct (jusqu'à retour de la version originale dès que la Charia sera instaurée). Depuis ce son et lumière de l'été 44, Audiard ne se fait plus aucune illusion sur les gens et surtout sur les Français – "poivrots, combinards, délateurs, lèche-train, anonymographes" - Lire ces lignes en 78, moi qui, dans mon enfance prolétaire, toujours entre baffes et coups de sang avinés, blagues graveleuses et humiliations cruelles où semblaient toujours embusqué l'acte irréversible (Dupont Lajoie tient pour moi plus du documentaire que de la fiction), fut comme un apaisement. D'autres partageaient donc aussi cette conviction, que j'attribuais alors à une vision tronquée, hantée d'un pessimisme absolu qui me tenait éloigné des grandes utopies du moment (en réalité, à la revoyure, des idéaux à deux balles qui font pisser de rire mais bon). Bien sûr, Léon Bloy, puis Céline l'avaient pressenti ce goût persistant pour la horde vengeresse (dont les mécanismes sont très bien décrits dans Masse et Puissance d'Elias Canetti) mais là, Audiard, comme je l'avais constaté à mon échelle d'enfant, la détecte au niveau individuel, et non pas dans l'alchimie particulière provoquée par le nombre (notamment dans ses conséquences sur les neuromédiateurs médians l'agressivité comme la biologie du comportement les expliquera).

Le destin fut clément avec la justice immanente qui habite l'être civilisé puisque le fameux Palikar (je reviens au livre là, je dis cela pour ceux qui seraient allés pisser pendant ma digression) n'eut guère le temps deAUDSherman savourer son acte de bravoure. Peu après, Audiard apprend qu'il a fini sous les chenilles d'un blindé, un Sherman (que je mets ci-contre pour que vous puissiez mieux apprécier la scène) et cela lui inspire un de ses rares attendrissements esthétiques

– "Ce sont vraiment des monstres des tanks pareils!… Pourtant celui-là…comment dire… sous sa robe beige… avec sa croix de Lorraine d'un bleu vif… je ne l'ai pas trouvé si déplaisant. Un Sherman aux gars de Leclerc, un engin qui avait traversé le Tchad, la Libye, remonté la France, tout ça rien qu'exprès pour venir écraser notre ami devant la vitrine à bigoudis." –

Depuis, il a le banjo de Myrette dans l'allée de son appartement (où il ne va guère d'ailleurs, trop occupé à traîner dans les quartiers de ses souvenirs ou s'enfermer dans les hôtels, pour y torcher ses scénarios tranquille). Ca interpelle parfois ses visiteurs. L'un deux, un producteur, le visant, a même un jour une idée saugrenue – "Vous devriez écrire l'histoire d'un banjo. Une comédie musicale. Ca pourrait faire un film tordant. – Je lui ai raconté en entier, version intégrale, le film tordant. C'est curieux, quand j'ai eu fini, il n'avait plus du tout envie qu'on le tourne" - Mais il n'y a pas que Myrette. Il y a toute une petite (et parfois grosse) gynécée qui défile dans la substance grise qu'il déverse au stylo sur le papier : Quenotte, rapport à sa virtuosité dans la fellation, Clodomir, lesbienne gourmande devenue sur le tard bovidé peu remuante, Hortense, passée de la collaboration à l'épuration sans prendre le temps de changer de culotte, sa fille Raymonde, qui donne à Audiard l'occasion d'une des rares embardées "légères" du livre, quand il narre sa manière sournoise de l'avoir possédée dans l'eau, alors qu'il se baignait avec elle au Tréport, en août 39, en lui faisant fallacieusement miroiter les pires cauchemars si les allemands remportaient la mise

– "Là dessus je suis parti dans une adaptation très libre des événements d'Autriche, de Bohême, ajoutant plein de viols de religieuses que j'avais lu au moment de la guerre d'Espagne et qui faisaient parfaitement l'affaire. En hypocrite, je commençais à me branler sous l'eau, pour pas qu'on voit de la plage, parce que ce n'était pas un spectacle pour les enfants. Je brossais en traits appuyés la volée qu'on n'allait pas nous manquer de se prendre si on se mêlait de ce qui nous regardait pas à Dantzig, que les Allemands brûleraient Paris, que les Françaises finiraient dans les bordels nazis, et que, de toute façons, on ne verrait rien de tout ça puisqu'on serait fusillés. Ca marchait bien. Elle a fait glisser, en se tortillant, son slip à fleurs jaunes sur ses chevilles et a passé ses bras dorés autour de moi. "T'as raison, on va sûrement mourir! convint-elle. Vas-y! Ce fut un moment rare et ça reste un grand souvenir. Je l'ai pinée, comme ça, dans une eau à même pas quinze degrés! Un pareil exploit aujourd'hui m'extasie". –

D'ailleurs, ce n'est pas parce qu'on nage (on se débat plutôt) dans une vase verte et épaisse pour laquelle le terme même de glauque semble taillé, qu'on ne rit pas. Audiard a tellement le sens de l'expression qui danse, du salto avant qui retombe sur ses pattes arrière juste dans le rond dessiné, que c'est souvent tout simplement imparable. Ainsi, sa manière, en quelques mots, de croquer le Vichysme – "La pétainisme, comme nombre de machins à vocation comique, était fondé sur le respect. Le festival de Vichy affichait Tartuffe en permanence, ou plutôt ne l'affichait pas ce qui eût été contre l'esprit." – J'ai dû lire cette phrase des dizaines de fois en près de 30 ans, et bien en l'écrivant là, je ris encore. Faire plus juste et concis, je ne conçois même pas.

Son style fait merveille même quand il s'agit presque de concurrencer par anticipation les pâmés actuels du petit quotidien à la Delerm (écrire Delerm dans la chronique d'un tel livre, c'est un peu écrire une histoire de Toto dans une thèse sur Spinozza mais bon), qui pourraient les mAUDMonsourisollusques, passer des nuits blanches avant de trouver quelque chose d'aussi subtilement troussé que "Emportant un peu de ma santé en jolies arabesques, la fumée bleuâtre file entre les feuilles grenat du hêtre". C'est bien simple, c'est un des rares moments de ma vie où j'ai regretté de ne pas fumer. Lui qui, dans Le P'tit cheval de retour écrivait  - "[Du temps de l'école] j'avais des grâces de bœuf pour raconter la forêt en automne, la moindre rivière me coinçait le bulbe, je restais des heures frappé de stupeur mentale à la seule idée de décrire un champ de blé" - il avait à l'âge adulte, c'est certain fait des progrès. Il faut dire qu'au lieu de la Télé et de la Playstation, son adolescence avait été nourrie au Balzac, au Stendhal et au Zola (toutes lectures volontaires, et non pas dictées par des ukases scolaires), ce qui fourbit des armes plus tranchantes dans l'expression écrite que les seconds couteaux qui pullulent (avec 3 "l" d'accord, mais sans pour autant casser 3 pattes à un canard). A noter que l'image ci-contre n'est pas totalement arbitraire, puisqu'il s'agit du parc Monsouris, le parc qu'arpente et esquisse Audiard dans ce texte.

Même s'il affirmait qu'il s'employait dans ses livres (genre noble à ses yeux) à ne rien écrire qui puisse être réutilisable dans un film (on a pourtant entendu parler il y a quelques années d'un projet d'adaptation téléfilm de ce livre, mais hormis son fils Jacques, grand cinéaste cela dit en passant, je vois mal qui pourrait oser toucher à ça sans se déshonorer), son génie ne lui permet pas de tenir cet engagement. Qui ne rêve d'entendre on ne sait quel héros Audiardesque (ceci dit, ils sont tous morts aujourd'hui) dire, à propos de la relève des miliciens par les FFI - "Un type qui porte un brassard est toujours une ordure, sauf s'il est en deuil. Un type qui porte un béret basque est toujours une ordure, sauf s'il est basque. Et voilà que les ordures à brassards succédaient aux ordures à béret! Ca recommençait bordel de merde!" –

Le reproche qui a été fait à Audiard, c'est bien sûr, en bon anarchiste dit de droite, comme on l'avait classé, de s'appesantir sur les morts de l'épuration et d'oublier ceux, autrement plus massifs, du nazisme. Il en était conscient, et soucieux de ne pas être pris AUDphoto3en flagrant délit d'impéritie sur le sujet, il précise d'emblée :

– "Et les barbaries hitleriennes? m'opposera-t-on. Et la Gestapo? Et les camps? On me jette toujours d'autres martyrs à la tête quand je raconte Myrette, comme si…Alors je vais répondre bien franchement, une bonne fois, pour dissiper l'équivoque, pour qu'on n'y revienne plus : chacun ses morts. Les morts sont mes bien-aimés, ceux dont je partage la détresse et le froid, dont je sais la panique qui les saisit la nuit dans les cimetières désertés, pareille à celle qui agite les malades à la fin des visites, l'épouvantable solitude des gentils qui, parce que je la devine, me précipite à Montrouge, dès l'heure d'ouverture, pour calmer les peurs. Avec l'alibi dérisoire des bouquets. Chaque journée qui finit est une journée de moins à soustraire du temps me séparant encore de ceux que j'ai perdus. Les autres, ceux d'Azincourt, de Douaumont, du Bazar de la Charité, de Stalingrad, du Pakistan, je m'en branle!… C'est clair, comme ça?…"-

Bien sûr, c'était et c'est clair. Tout le monde pense d'ailleurs pareil, mais tout le monde fait semblant du contraire, pour ne pas être pris en flagrant délit d'égoïsme (car c'en est un, enfin, en façade), suprême injure. Voir comme le Tsunami, deux ans plus tard, finalement tout le monde s'en fout. Les seuls qu'on voit encore émus, sont ceux qui y étaient, ceux qui y ont leurs morts, famille ou autochtones. Quand on a vu mourir quelqu'un, c'est son mort à soi. Même si on l'a tué, c'est dire l'intensité du lien. Mais pour autant, Audiard ne veut pas qu'on confonde. Il n'y a pour lui rien, mais alors rien de commun entre ces morts là et le petit garçon. Les autres, il les fait revenir quand il veut, dans ce qu'il appelle (et nous aussi d'ailleurs non ?) des songes éveillés.

– "Avec lui, il ne s'agit plus d'un songe éveillé ou non, mais d'indissolubilité. Il ne fait pas partie de mes souvenirs, il est indissociable de ma vie. De chaque instant de ma vie. La fumée que j'avale lui brûle les bronches, mon café du matin le revigore, il me regarde dans la glace pendant que je me rase, il est assis près de moi dans la chaumière, sous les arbres lorsque j'écoute les disques dont il ne prenait guère soin. Quelle que soit la déchirure – et si profonde soit-elle – qu'ont laissé Myrette et Bébert en s'en allant, je dispose d'eux avec un pieux sans-gêne. Le petit garçon, lui, dispose de moi.".AUDnuit

Le texte n'a aucune structure, aucun plan. Il paraît s'atteler à la narration de la bouffée épurative, comme si le Parisien avait pris la division Leclerc en lavement et faisait vider ses pots de chambres par les lampistes (les miliciens possédés, les soldats laissés sur le carreau dans la débandade, les prostituées, les femmes tombées amoureuses d'un soldat allemand, et puis sûrement quelques somptueuses collabos de cœur et de portefeuille c'est sûr), puis il part a volo dans une sorte de flottement incertain. La partie centrale du livre est en effet occupée par une lente dérive nocturne, dont une part en Rolls, celle de Paloma De Sweert, comtesse au cul moult fois honoré et pour le coup cousu d'or, qui se targue de culture, conduite par Mehdi dit "le bic" puisque Audiard a le goût de se rendre aimé des gens de gauche, figure ancillaire honnie, qui doit accepter les assauts sodomites du mari de la comtesse, toujours si l'on en croit Audiard, qui n'est pas à une provocation près, ayant décidé de toutes façons de ne plus parler aux étudiants, aux arabes et à toutes sortes d'individus sans autre raison que celle, on ne peut plus défendable, "de faire chier".AUDPanthéon

Sous prétexte d'aller chercher des cigarettes, ce trio improbable va rouler sur le tapis de bitume qui serpente entre les immeubles Haussmaniens de la rive gauche. Il suffit de connaître les rues de Paris (c'est mon cas) pour les suivre à la trace. Je me fais depuis longtemps la promesse de refaire à vitesse de carrosse, mais en petite citadine, pas en Rolls, le périple nocturne de ce trio, de Monsouris au Panthéon (dont la description sous les traits d'un temple Stalinien vaut à elle seule tout le livre, qu'on me trouve un écrivaillon des 600 pondeurs annuels d'œufs carrés pour qu'ils tiennent sur les tables des refourgueurs de came livresque avarié qui osent encore porter le nom de libraire, qui soit capable ne serait-ce que d'une page pareille ?).

Puis, trouvant porte close, l'équipage met le cap sur la rive droite et remonte jusqu'à Pigalle, celui AUDPigalledes mal de vivre qui vont se finir au peep show avec une envie de vomir plus forte que celle de jouir, sauf qu'Audiard lui, cherche des cigarettes et que tout ça ne l'intéresse plus du tout, même s'il ne nie pas que la fesse fut sa motivation la plus importante dans son existence. Après quelques pauses ratiocineuses en compagnie des résidus sociaux les plus calamiteux qui puissent s'imaginer aux yeux du bobo, à échanger des nostalgies poussiéreuses avec eux, tous témoins à divers titres de la fameuse crise mystique de l'épuration, il finit par regagner ses pénates.

Comme dans ses propres films (je veux dire ceux dont il écrivait le scénario), le déroulement se fige alors en un vase clos où la suffisance, la connerie, la veulerie l'étouffent et le poussent à toutes les provocations.

Ainsi, s'attendant à la visite de candidats au rôle de David Copperfield et de M Micawber (même AUDFieldssi en prenant pour référence la prestation de WC Fields comme il le fait, dont la photo ci-contre montre ce que cela donnait, il sait qu'il aura du mal à trouver) pour une adaptation télévisée qu'il pressent ne jamais mener à terme, il se retrouve face à face avec un grotesque et pathétique histrion qu'il découvre peu à peu candidat au rôle de… Jean Valjean. Tout cela parce qu'Audiard a oublié qu'il a aussi promis à la télé une adaptation des Misérables(dont il a déjà "bouffé" l'a-valoir). Mais tout s'emballe quand apparaissent une certaine Maine Lory et sa Flossie de fille, aux bouclettes blondes, qu'elle veut absolument placer dans le rôle non pas de Cosette, comme il le pense, croyant s'être vraiment planté d'audition ce matin là, mais de David lui-même, car "la grande Sara a bien joué l'Aiglon" déclare péremptoire la mère. S'ensuit, après usure de la patience d'Audiard qui n'a alors qu'une envie, prendre un bain, ce petit dialogue qu'on ne peut en vouloir à certains d'espérer voir adapté un jour sur écran (par le fils Blier peut-être, s'il retrouvait sont talent d'antan)

– "Est-ce qu'elle joue du piano ? - Bien sûr, Maître, bien sûr! - A quatre mains? – Elle apprendra! Hein, Flossie, tu apprendras à jouer comme veut Monsieur? – Et sans les mains? Est-ce qu'elle joue sans les mains?… - Elle apprendra! Hein, Flossie? – Est-ce qu'elle suce? –M'man! dit la môme. – Moi oui, dit Maine – J'exige Flossie! j'hurle! Je veux la petite mignonne! Ce sera stipulé dans le contrat! Si elle sait pas, qu'elle aille au Conservatoire! Y a des professeurs! Mais au fait… je peux la faire répéter tout de suite!… Une leçon par le Maître en personne…". -

La suite ? Il se déboutonne, la mère demande à la fille de ne pas regarder, et puis déguerpit horrifiée la bouche pleine d'injures et de menaces – "…je n'écoute plus vraiment, percevant juste des bribes … "satyre…" "police…" "correctionnelle…" des idées reçues…rien d'original.", reprenant au paragraphe suivant, après cette hystérie par un splendide – "Ce qu'il faudrait, voyez-vous, c'est changer de métier. Mais il se fait tard." –

Et puis, en filament noir, qui court le long des pages, il y a toujours le même, qui, quelques temps avant sa fameuse sortie de route de l'Autoroute du Sud, était déjà un peu sorti de la route de la vie. Audiard a des affaissements douloureux d'une élégance insensée. Ainsi lorsqu'il se souvient quand son fils, hospitalisé, probablement pour des relations un peu trop intimes avec quelque béquille toxique, lui disait, "tu sais, tu peux rester encore un peu…"

– "Je l'entends encore me dire ça lorsqu'il me devinait sur le point de partir, parfois avant même que j'y pense. L'instinct peureux de ceux qui savent bien n'intéresser plus personne, qui appréhendent la nuit qui commence à descendre derrière les croisillons et qui savent qu'ils vont rester tout seul à interroger la petite veilleuse bleue jusqu'au matin où l'infirmière viendra avec les pilules et les potions à rendre la vie gaie, les euphorisants comme on dit." –

L'hôpital occupe progressivement de plus en plus de mots au fil du texte, comme il en occupe de plus en plus au fil de la vie (sauf si on se pathologise précocement ou part dans le peloton de tête). Ainsi Nanar, celui du couple de clodos le plus crados de Paris, errant depuis 35 ans à la recherche du 18bis rue Balancourt, immeuble extrait de la rue par une bombe comme une vulgaire dent pourrie en 44, et dans lequel ils avaient tout de même laissé à la nourrice leur seul petit garçon, et qui finit son épouvantable destinée entre queAUDCochinlques tuyaux bien propres, aseptiques même, du service de réanimation de l'hôpital Cochin. Audiard a quelques réflexions sur l'hôpital qui, moi qui y passa, entre 1978 et 1984, le plus clair de mon temps (ce qui donne une idée de l'abus de langage que représente le terme "clair"), revenaient comme un diablotin taciturne dès que j'en franchissais le seuil

– "J'ai découvert peu à peu (l'inexorable déglingue de mes proches entraînant une fréquence de visites) la vénéneuse supercherie des floralies de l'Assistance publique. Les cinéraires de Montrouge ne sont pas chimériques alors que les géraniums de Cochin ont un côté trompe-l'œil dans leur façon de faire accroire que le mal suit le cycle des saisons et que, par conséquent, les cancéreux vont se rebecter aux premiers bourgeons." -

Oui, j'ai appris ces années-là que généralement, le cancéreux se fait plutôt becter aux premiers bourgeons. Mais bon, depuis 30 ans, des progrès ont été faits, on semble plus souvent voir fleurir les anthémis de l'AP-HP parmi les cancéreux à ce qu'il paraît. La photo de la verdure du fameux Hôpital Cochin pour montrer l'aspect primesautier de la chose.  

Audiard, lui, son destin, il le voyait sur un banc ("Le désespoir est assis sur un banc" écrivait Prévert) : – Vous avez de l'argent de côté ? – Non. Des bancs. Je les repère depuis des années… les bons endroits… pas trop ensoleillés, ni venteux… j'ai une option sur un banc du trocadéro… sous un arbre de Judée… vers mai, c'est joli, ça fleurit bien… en perspective de l'été, j'en ai débusqué un autre, tout à fait ombragé, aux Tuileries, mais en pierres… gaffes aux hémorroïdes". -

Quand il dit ça, il sait qu'il exaspère bien sûr. Qu'il déçoit même. Quel cabot tout de même. Le plus couru des dialoguistes de la Nation (le pays, pas la place), à radoter des histoires de bancs. De toutes façons, Audiard n'a guère d'illusion sur l'intérêt qu'il suscite, que ce soit sur le plan professionnel, amical ou amoureux. Il a notamment une phrase que j'ai depuis fait mienne - "D'un abord agréable, je lasse rapidement. Je déplais aussi vite que j'ai plu. Comme les baigneurs qui bronzent trop vite, ça s'en va" – Cette chronique en est d'ailleurs une indirecte illustration, c'est amusant. Sur la durée, l'amusement cède quand même la place à une certaine tristesse.

Pour être bien sûr que son livre soit cloué au pilori avant même le pilon, il fait dans les dernières pages, des efforts insensés pour se rendre affreusement insupportable. – 'Il est bien, ce bic, pour un bic. En tout cas mieux qu'un nègre. Aucun nègre n'aurait répondu comme ça. Je lui ai dit bien franchement. Il m'a retourné le compliment, comme quoi, bien que rebutant, j'étais moi-même aussi très préférable à un nègre. Ca tournait aux préciosités." – Aujourd'hui, il y aurait scandale dans les journaux mais 25% pour les racistes dans les urnes, cherchez l'erreur. Il s'acquitte par avance de l'accusation de flatter la jeune classe littéraire en la serinant à la plume – "Nuisante descendance que ces enfants dont les dents n'ont pas été agacées : gauchistes lorgnant vers Gallimard, contestataires subventionnés, triste bande de couilles molles." – Peine perdue, le livre est tellement bon que même la cécité du périmètre de la Closerie ne pourra éviter de buter dedans. Ce sera l'apologie générale (de Modiano à Boudard, soit une assez vaste palette de couleurs syntaxiques) et il recevra même un prix (accessoire, celui des 4 jurys, mais tout de même, il dut y avoir du rire sous casquette).

Le dernier chapitre ("Toutes les autres nuits"), une longue scène avec la grosse Clodomir qui prend son bain au varech dans sa vasque carrelée avant de lui cuisiner des frites à la graisse de cheval, parvient à concentrer toute la tendresse, la loufoquerie, et la douleur de devoir survivre à l'insupportable, dont on puisse être capable avec deux personnages, des mots et du papier. Oui, c'est sûr, qu'on y est, qu'on les voit, qu'on l'entend parler Audiard, et même que Clodomir a des accents de la géniale Françoise Rosay bien que pas le physique.

Il fallait aussi qu'un livre pareil se conclût sur un apophtegme, de ceux qu'on peut enfouir dans un recoin de son système limbique et auquel faire appel quand il ne reste plus comme alternative que l'autolyse ou le fou rire. Audiard n'aurait su faire autrement. La vaste Clodomir l'incite ainsi à s'aérer un peu au lieu de ratiociner sans cesse ses morts d'un autre temps, de s'incruster dans le charnier qu'est devenu son périmètre d'existence

– "Pourquoi t'essaierais pas les croisières surprises ? - Je ne fais que ça. T'as pas remarqué. - Je parle de vraies croisières! s'agace-t-elle. Ca te dépayserait… tu verrais d'autres malheurs… d'autres nuages… même pour ton travail ça te servirait… c'est drôle, pour un artiste, que tu sois curieux de rien…tu ignores, si ça se trouve, des splendeurs comme la Vallée des Rois ou le temple d'Angkor… tu n'as peut-être jamais vu les chutes du Niagara… - Je suis dessous toutes les nuits ma grosse." –

Quand on ferme le livre, ce sont nos bajoues qui sont dessous, celles qui nous pissent des yeux. Maintenant moi aussi je vais essayer de me consacrer à écrire sur mes morts. Avec un peu de chance, un jour, un éditeur sera intéressé. Mais avant de prendre congé, cette dernière citation, non pas issue de ce livre, mais d'un entretien offert par Michel Audiard à France Soir le 31 octobre 1973, et dont je me lasse pas "J'ai toujours eu le sens inné de ce qu'il ne fallait pas écrire. Ca dérange les paranoiaques".

En bonus, pour ceux qui n'ont pas cliqué sur plus rigolo (surtout que les illustrations  deviennent de plus en plus rares), une anecdote. En 1980, j'apprends que La nuit, le jour et toutes les autres nuits est édité en Poche chez Folio. Je vais immédiatement en acheter un pour pouvoir le prêter sans me déposséder de mon exemplaire paru chez Denoël, auquel je tiens autant qu'à celui de Mon Suicide de Roorda (et de quelques autres dont je ne pourrai donc pas vous parler). J'entre dans la grande librairie spécialisée en livres de poche qui faisait l'angle du Boulevard Saint Michel et de la rue de l'Ecole de Médecine, juste en face du musée Cluny, (immense local qui, depuis que cette librairie a fermé, soit il y a une bonne vingtaine d'années, est resté irrémédiablement vide, les mairies successives n'étant pas foutues de maintenir une activité commerçante dans un des boulevards des rues les plus touristiques de la capitale, témoignant de leur incurie à vous dégoûter de prendre dix secondes de son temps pour mettre un morceau de PQ au font d'une boite). Bref, je me plante au milieu de l'épicerie littéraire, mon look alors peu idoine avec l'accoutrement local de sorbonnard postrévolutionnaire et prédécisionnaire, et demande à l'espèce de haricot sec de sexe femelle qui me vise d'un air sévère, où je peux trouver dans son foutoir si bien rangé qu'on y retrouve plus rien (l'idée de classer par auteurs paraissant probablement le comble du vulgaire à cette papilionacée humaine, elle préférait le classement par maison d'édition, la priorité allant au marchand, pas à l'artiste). Elle me toise d'un air circonspect puis, d'une lippe suintant le mépris, me répond "Michel Audiard ? Mais ici, nous vendons de la littérature". Je tente de rester calme (ce qui n'est pas ma nature, étant plus vésuve que massif-central comme roche volcanique) et réitère mon affirmation. Devant son refus, éruption, jurons, harangue des clients, bien sûr tous certains qu'ils avaient affaire là à un jeune excité agressant une brave vendeuse, qui plus est plus toute jeune, bref, je m'auto-expulse pour me jeter sur la première boutique L'harmattan du quartier (il y en a à foison) où, par chance, je trouve un exemplaire du Audiard en poche Folio. Pas dix minutes s'étaient passées que j'étais de nouveau sous les naseaux de la vieille carne en lui hurlant qu'elle pouvait par elle même constater l'existence de ce qu'elle démentait à l'instant même exister. Et, au comble de ma fureur, je la traînai même jusqu'à la lettre "A" de son rangement par éditeurs et, pour sa grande malchance, tombai sur un exemplaire resté là comme pour venir se fendre la gueule avec moi, je reconnaissais bien là l'espièglerie d'Audiard. Je ne me souviens plus bien la fin de cette anecdote, assez agitée je crois, mais j'étais finalement redevenu bien calme, lui ayant fait, comme on dit quand on a de la classe, manger sa merde.

 

Mis à jour ( Mercredi, 06 Août 2008 15:47 )  

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