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Home Peinture Velazquez que c'est ?

Velazquez que c'est ?

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VautoportraitVelázquez (autoportrait ci-contre) a-t-il encore quelque chose à nous dire ? Question iconoclaste (ou peut-être simplement idiote, qu'importe), à laquelle cette exposition, qui se tient à la National Gallery de Londres ne permet hélas pas vraiment de répondre. Il faut dire que Velázquez a choisi une carrière de mercenaire stipendié (même s'il ne le vivait pas ainsi) du régime monarchique Espagnol, ce que le conduisit à être le peintre officiel de la famille royale sous le règne de Felipe IV, et ce de 1623 jusqu'à sa mort en 1660, à 61 ans. Ceci n'en fait donc pas le parangon de l'artiste maudit auquel notre époque aime à s'identifier (même si paradoxalement elle ne considère aujourd'hui comme artiste que ceux qui atteignent la notoriété, la reconnaissance, et qui font fructifier leur art, mais l'époque n'est pas avare de paradoxes, c'est même sa seule prodigalité). Ainsi, il produisit avant tout du portrait officiel, certes avec génie et qui plus est une absence de complaisance qui rendent encore plus bouffis de leur propre importance tous ces personnages pris comme en gelée dans leur suffisance, mais tout de même une discipline peu propice à poursuivre un dialogue avec l'homo modernis que nous sommes (enfin moi moins que d'autres, mais un peu tout de même, que je m'en désole ou pas).

Pourtant, entre l'âge de 17 et de 20 ans, il peignit avant tout des scènes naturalistes où, entièrement sous l'influence du Caravage, mais sans toutefois reprendre ses effets de lumières et ses contrastes violents, il lui emprunte ses ocres chauds, et réussit de saisissantes compositions où, télescopant les genres, il place au premier plan des personnages habituellement secondaires (la servante notamment) et en arrière plan les scènes principales, là où Le Caravage les traitait de manière naturaliste. Oui, là, ça nous parle, le divin semble s'inscrire dans le quotidien des petites gens et rien ne laissait deviner que ce jeune homme surdoué dont les œuvres provoquaient l'admiration de tous, se cantonnerait la majeure partie de sa vie à peindre les grands de ce monde.

  

Vcene

Un autre pan de son travail sera consacré à la représentation de scènes mythologiques. Il s'est particulièrement intéressé à l'histoire de Vulcain dont son épouse, Venus, va rejoindre celui qu'elle aime, Mars. Je ne m'attendais pas à Vvulcainêtre aussi interpellé par ce mythe mais finalement tout de même un peu, si. Pas d'exhibition personnelle, restons-en à celle de Velázquez. Dans la mise en scène picturale de la révélation de cet amour à Vulcain (cette délation en fait) par Apollon, il choisit de nouveau un abord naturaliste, c'est-à-dire qu'il saisit au plus près ses personnages surhumains dans un contexte et une gestuelle on ne peut plus ancrés dans le quotidien le plus trivial, celui d'ouvriers forgerons (la dimension politique, préfigurant la lutte des classes, peut être aussi lue en filigrane, le forgeron fabrique les armes du Dieu de la guerre qui le trahit en se livrant à la débauche avec sa femme plutôt que le défendre). L'effet produit est troublant. La Grèce a déjà fait progressé l'humanité en mettant des motivations humaines dans les actes divins, mais ici c'est la divinité même de ces êtres qui Vmarsest remise en question, ne se traduisant par aucun élément patent au sein de la composition. Ainsi Vulcain n'est-il qu'un personnage Pagnolesque, et c'est soudain non plus Le choc des Titans mais La femme du forgeron.

Dans un autre tableau, cet amant, Mars, n'est qu'un soldat vu dans une tenue et une position pathétiques et pitoyables. Ce n'est plus qu'un pauvre type, amant dépité, que celle qu'il aime vient de quitter parce qu'elle a été surprise par son mari (et vendue par un jaloux), et qui reste là, accablé, abattu, vaincu comme jamais lors d'aucune bataille il ne l'avait été.

Quant à Venus, la misogynie de Velazquez se déchaîne, teintée toutefois d'une coupable concupiscence, et s'exprime sans détours dans ce sublime tableau où la ligne de hanche de sa Venus met en valeur ses fesses pleines et charnues de femme épanouie (quand aujourd'hui le goût masculin est dirigé vers des fessiers dont la physionomie, quoi qu'on en dise, est tout ce qu'il y a de masculin, il suffit de regarder les modèles iconiques bien peu coniques des corps totemisés de la publicité au porno, en passant par la mode) et dans lesquelles on a envie d'aller comme Mars, plonger son glaive génital ou disons, plus pacifiquement, de faire l'amour, pas la guerre. 

 

Vvenus

Venons-en aux portraits de la famille royale qui occupera tout de même la plus grande part de son travail. Velázquez vivra tous les épisodes, souvent, on s'en doute, dramatiques, de la quête d'un héritier à Felipe IV, les enfants étaVenfantnt souvent emportés par quelque affection avant d'atteindre l'âge adulte. "Enfant" est d'ailleurs terme bien peu approprié pour ces pauvres créatures immédiatement destinées à servir de pitance reproductive à quelque souverain voisin quand nées filles, ou à être "formatés" pour devenir eux-mêmes souverain quand nées garçons. La componction, le hiératisme de la fonction, semble choir sur les épaules de ces pauvres enfants dès leur plus jeune âge, et c'est à croire que c'est le manque d'enfance qui les tue. Aucune joie, aucune flamme dansant dans leurs regards, tout est gavé d'une gravité qui confine au grotesque.

Felipe IV en particulier, avec son visage ô combien ingrat, déformé par ce menton en galoche, et qui refuse des années durant de se faire peindre parce qu'il ne voulait pas que l'on voit les outrages du temps l'assaillir, alors qu'il porte déjà sur les traits de sa jeunesse le masque des vieillards, et qu'on retrouve sur le tard, dans un portrait réalisé aux plus sombres heures de son règne et sur lequel il suinte le malheur de celui qui a tout raté.

Oui, la peinture de Velázquez, malgré lui probablement, semble annoncer le fameux "La tristesse durera toujours" de Van Gogh. Peintre des personnages à hautes statures (aujourd'hui il serait le photographe des hommes à haut statut) il fut finalement le peintre d'une humanité dont l'idée de la vie était le statisme aussi absolu que leur despotisme. Il est ainsi à l'opposé d'un peintre comme Fragonard (qui ne naîtra que 60 ans après sa mort, soyons juste), peintre des êtres qui se dérobent, de la vie qui palpite et semble vouloir jaillir de ces corps corsetés (voir ci-dessous la sensualité suggérée par cette scène apparemment anodine).

Vfragonard

Pas question de nier le génie de Velázquez pour rendre le réel avec une économie de moyens qui en fait l'égal des plus grands, mais à l'opposé d'un Le Greco, d'un Caravage, d'un Rembrandt, ou d'un Goya, Velázquez semble devenu aphone, son œuvre paraît appartenir à un autre espace-temps ou, pour utiliser une métaphore pathologique, semble frappée d'autisme. Le monde auquel il s'est consacré aura finalement eu raison de sa postérité.

Exposition Diego Velázquez à la National Gallery de Londres, jusqu'au 21 janvier 2007. Attention prix d'entrée élevé (12£). Informations ici

On peut explorer ce peintre de manière très approfondie ici

Le fameux roi Felipe IV ci-dessous, à 30 ans d'écart, vu par Velázquez

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Mis à jour ( Dimanche, 26 Novembre 2006 10:20 )  

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