poin-poin
Bannière

 
  • Increase font size
  • Default font size
  • Decrease font size
Home Littérature HENRI ROORDA - Mon Suicide

HENRI ROORDA - Mon Suicide

E-mail Imprimer PDF

HRlivre"Depuis longtemps je me promets d'écrire un petit livre que j'intitulerai : "Le pessimisme joyeux". Ce titre me plaît. J'aime le son qu'il rend et il exprime assez bien ce que je voudrais dire. Mais je crois que j'ai trop attendu : j'ai vieilli; et il y aura probablement dans mon livre plus de pessimisme que de joie. Notre cœur n'est pas le thermos parfait qui conserverait jusqu'à la fin, sans rien perdre, l'ardeur de notre jeunesse. La perspective de mon suicide très probable, et assez prochain, m'enlève d'ailleurs, par moments, tout ce qui me reste de bonne humeur. Il faudra que je fasse des efforts pour que le contenu de mon livre soit conforme à son titre. Après réflexion je me dis que "Pessimisme joyeux" est une expression qui pourrait faire hésiter quelques acheteurs. Ils ne comprendront pas. "Mon Suicide" sera un titre plus alléchant. Le public a un goût prononcé pour le mélodrame. Je voudrais que mon suicide procurât un peu d'argent à mes créanciers. J'ai donc songé à aller voir Fritz, le patron du Grand Café. Je voulais lui dire : "Annoncez, dans les journaux, une conférence sur Le Suicide par "Balthasar"; et ajoutez, en caractères gras "Le conférencier se suicidera à la fin de sa conférence". Puis en caractères plus petits : Place à 20 fr., 10 fr., 5 fr. et 2 fr. (Le prix des consommations sera triplé). Je suis sûr que nous aurons du monde". Mais j'ai renoncé à mon idée. Fritz aurait sûrement refusé; car mon suicide pourrait laisser une tache ineffaçable sur le plancher de son honorable établissement. Et puis, la police, tout à fait illégalement, aurait sans doute interdit la représentation."

Ainsi commence Mon Suicide, puisque c'est sous ce titre que ce livre paraîtra finalement à titre posthume. Ce texte clôturera un tryptique où Notre besoin de consolation de Stig Dagerman et Mars de Fritz Zorn constituèrent les deux premiers volets. Comme le premier, il est le dernier témoignage laissé par un homme qui va se suicider (même si Stig Dagerman se tuera plusieurs années plus tard alors que Roorda écrit ici un journal de préparation à sa mise à mort). Comme le second, il est écrit par un natif de la voisine Helvétie, Romande cependant et non Allemanique. A croire qu'il y a quelque vertu dans ce Jansenisme réfrigérant quand il s'agit de traduire en mots la réalité d'un être. Mais après Kirkegaard et Rousseau, est-ce si surprenant ? Le latin ne peut s'empêcher de broder, d'enluminer son propos, d'y introduire de l'onirisme et du coup de le dissoudre. Le dépouillement stylistique sied parfaitement à ces introspections sévères où n'est pas absente une certaine auto-flagellation.

Henri Roorda se distingue toutefois très nettement des deux autres auteurs que je lui accole il faut l'avouer de manière parfaitement subjective (ce sont juste les 3 textes que j'utilisai comme déambulateurs dans les pires moments de ma vie, ça créé des liens) par un humour constant, même s'il est moindre que dans les petits traités qu'il avait jusque là publié (où l'on trouvait des perles telles que "l'huître est un animal récalcitron" ou "Il faut se méfier du premier mouvement de la puce, c'est toujours le bond") et qui sont des merveilles de drôlerie, de subtilité et de pensée. En effet, il ne se départ jamais de cet humour fin et parfois enfantin, même si c'est pour le mettre au service du plus terrible des sujets, celui de la mort que l'on s'inflige quand la vie nous afflige. L'autre différence, c'est qu'Henri Roorda n'est pas dans une posture d'accusateur comme Stig Dagerman ou Fritz Zorn, même s'il fait exactement le même constat : ce monde civilisé et bourgeois ne sait donner à l'homme le minimum de nourriture spirituelle, de joie, d'extase, d'amour, de sensualité, d'immatérialité, qui lui feraient supporter sa condition de mortel. Mais lui considère que c'est ce monde qui est finalement raisonnable, pas lui. Cette incapacité à se contenter de "ça", de ce prosaïsme quotidien, est à son sens entièrement à mettre à son passif. Et puisqu'il n'est pas adapté à ce monde, sa conclusion est que mieux vaut qu'il se supprime, terme plus approprié que se suicider pour le professeur de mathématiques qu'il était - "Depuis 33 ans j'enseigne à mes élèves les mathématiques élémentaires. Chaque jour chaque année, je débite des règles et des formules immuables (quant à mes digressions elles sont certainement contraires au règlement). Il y a des phrases que j'ai dû énoncer si souvent que, parfois, le dégoût les arrête sur mes lèvres." 

Car lorsqu'il prend cette décision en 1925, il a 55 ans et cette décision n'est donc pas celle d'un être qui ne se sent pas d'affronter une telle vie, mais celle de quelqu'un qui parvient à un HRportraitmoment de celle-ci où il ne veut pas affronter la vieillesse. Car ce sont aussi des raisons matérielles qui le conduisent à cette résolution. Il n'a pas vraiment anticipé sa vieillesse, et la voit se profiler dans le proche lointain sans avoir en possession de quoi la passer à l'abri du besoin. Il a même visiblement des dettes, qu'il sait ne pouvoir honorer. Il reproche à ses éducateurs de ne pas l'avoir préparé à cette perspective, en ne lui inculquant que valeurs immatérielles et vertueuses, qui le condamnent maintenant à n'avoir comme avenir que la pauvreté – "Si j'avais de l'argent, je ne m'infligerais pas la peine de mort, et je pourrais consoler celle à qui j'ai fait beaucoup de mal" – C'est donc une accusation totalement en miroir de celle lancée par Fritz Zorn, qui reprochait aux siens (d'éducateurs, mais surtout à ses parents) d'avoir omis de lui enseigner les dimensions affectives de la vie. Etrange comme deux sensibilités en tous points opposés (l'un anhédonique, l'autre hédoniste) parviennent au même constat : vivre n'est plus possible. Où ils se rejoignent c'est dans leur idéal – "Or moi je voudrais une société où le travail corvée serait réduit au minimum et où l'on aurait, chaque jour, beaucoup d'heures pour aimer, pour jouir de son corps et pour jouer avec son intelligence" – S'il pouvait voir le pauvre comme ce temps, peu à peu libéré, n'a été depuis investi par les humains que dans de misérables activités de consommation, de loisirs en troupeaux où amour, jouissance et intelligence ne représentent presque rien, il serait pour sûr atterré. Cet idéal n'est pourtant pas aussi transcendant que chez Dagerman. C'est le plus souvent une aspiration aux bonheurs quotidiens – "Et je sais ce qu'il peut y avoir d'adorable dans la poésie, dans la musique et dans le sourire de la femme".

Ce qui extraie ce texte du simple témoignage, même poignant mais tout de même anecdotique, celui d'un suicidaire qui va, presque sereinement, passer à l'acte, c'est que Roorda est un moraliste, dans l'acception noble du terme, et qu'au décours de l'analyse attristée de son propre cas, il parvient souvent, dans de prodigieux raccourcis, à porter son propos sur le terrain politique le plus universel et même, à 'instar d'un Swift, le plus subversif – "Je me représente la tête que feraient les riches si les pauvres prenaient l'habitude de se suicider pour abréger leur existence grise. Ils diraient sûrement que c'est immoral. Et quels moyens n'emploieraient-ils pas pour empêcher l'évasion de leurs prisonniers !" – Comme Léon Bloy, il "stigmatise" les marchands, les commerçants, mais sans la haine dont le pèlerin de l'absolu faisait preuve à leur égard. Au contraire, il éprouve pour eux une sorte d'admiration, ces gens à qui il aurait aimé ressembler, car alors, il ne serait pas, lui, petit professeur, en train de préparer sa mort prématurée – "Un professeur qui touche son traitement à la fin de chaque mois est souvent un naïf qui se fait de la vie une idée absurde, car il a trop de temps à consacrer à des spéculations désintéressées" – Son constat, il l'étend à toutes les coercitions sociales qui pèsent sur l'humain – "Après avoir mis dans notre esprit des images exaltantes, [la société] nous empêche, par sa morale et par ses lois, de satisfaire nos désirs, et souvent, nos besoins les plus impérieux. Nos éducateurs commencent par cultiver en nous le goût de ce qui est beau; puis elle enlaidit notre vie en faisant de nous des machines" – Ainsi pour le mariage, dont il donne un portrait calme, sans excès, mais de ce fait même, encore plus terrifiant – "Pour que la société dure avec sa structure actuelle, il faut que les individus se marient et fondent des familles. Mais dans l'immense majorité des cas, le mariage est un lien qui fait souffrir. Deux êtres qui sont "faits pour s'entendre" ne sont pas nécessairement faits pour vivre ensemble du matin au soir et du soir au matin, quarante ans de suite. Parce qu'ils sont doués de sensibilité et d'imagination, par le simple fait qu'ils sont vivants, l'homme et la femme sont incapables d'obéir au représentant de l'Etat qui leur dit "Il faut que désormais vos sentiments ne changent plus" – Bien sûr, les temps ont changé. On divorce aujourd'hui, on se décompose puis on se recompose (la décomposition des familles a ceci de différent de celle de la mort). Mais combien de souffrances toutefois durant ces interminables pourrissements conjugaux, et combien encore durant les obligatoires relations post-conjugales imposées par les êtres issus de ces couples désormais caduques ?

HRtheatre
Adaptation théâtrale Italienne ("Mi Suicidio")

Comme Arthur Schnitzler, Fritz Zorn ou Georges Hyvernaud (que poin-poin ne sera pas digne de son rang s'il ne lui consacre un jour aussi un panégyrique), Henri Roorda a le trait exact, il épingle, que dis-je, il crucifie l'idée reçue – "L'Intelligence Infinie ne pense pas : elle se confond avec l'absolue stupidité ! Dieu de ne se dit sûrement rien du tout" - Comme Schopenhauer et Nietzsche (et plus tard Artaud), Roorda place la vie humaine sous la haute dépendance de la physiologie, et en cela est en totale opposition avec la dichotomie irréconciliable du corps et de l'esprit charriée par deux millénaires de christianisme (quoique avant, ce n'était pas le fol amour non plus). Mais il poursuit son idée d'un être inadapté à cet environnement jusqu'à son aboutissement ultime – "En somme la société demande à l'individu d'être ce que physiologiquement il n'est pas" – En plaidant, toujours avec ce ton calme et quelque peu désabusé, pour le respect de la physiologie individuelle, il aboutit à une conception sociologique des relations humaines qui anticipe même Bourdieu - "Les jugements que nous portons sur autrui dépendent avant tout de nos propres habitudes d'esprit".

Là où ce texte peut s'apparenter à une incitation implicite au suicide, c'est quand il pose le problème de la justification à poursuivre sa vie quand on n'appartient pas à la catégorie pour qui le simple "accomplissement du devoir professionnel" suffit – "J'ai besoin d'apercevoir dans l'avenir prochain, des moments d'exaltation et de joie" – Pour avoir longtemps eu peine à les discerner dans un lointain brumeux, ce livre m'a souvent mis face à de cruels dilemmes, dont visiblement la solution adoptée par Roorda ne fut pas celle pour laquelle j'optai jusqu'à ce jour, même si 7 ans me séparent encore du moment de sa résolution.

Tout cela est, je le répète, écrit avec une légèreté, et parfois une ironie, qui en désamorce l'inévitable pathos – "Par moment mon suicide me paraît un peu "fHrdessinarce". Ah pourquoi la frontière qui sépare les choses futiles des choses sérieuses n'est-elle pas plus fortement marquée?" – Sentiment enivrant, comme chez Zorn ou Dagerman, qu'il n'y a pas une phrase de trop (et soyez certain que je tache moi aussi d'ôter ici celles qui m'apparaissent inutiles, même si l'on est toujours trop indulgents avec soi-même), qu'on pourra le lire et le relire indéfiniment parce que le temps qu'il nous réclame n'est jamais perdu (les écrivains se rendent-ils compte qu'ils réclament du temps aux humains qui ouvrent leurs livres, et sont-ils certains que ce qu'ils écrivent vaut ce que Sénèque appelait le bien le plus précieux ?). Je me souviens avoir lu et relu avec un sentiment de troublante proximité des passages tels que "Il faut qu'il y ait souvent dans ma vie des minutes éblouissantes. La poésie et la musique peuvent m'en procurer. Je m'exalte aussi en songeant au travail que je vais entreprendre", qui atténuaient cet isolement intérieur dont la violence parfois me donnait envie de me fuir moi-même. Roorda lui décidera de se fuir parce qu'il n'était pas fait pour vivre dans un monde où, dit-il, "l'on doit consacrer sa jeunesse à la préparation de sa vieillesse". Cette vieillesse que, de toutes manières, il redoute, qu'il abhorre même, parce que l'homme peut y être encore "obsédé par des désirs qui ont perdu leurs raisons d'être". Et devant cette vieillesse inutile, cette erreur du créateur, il se met à se rêver Prométhéen – "Si j'avais créé le monde, j'aurais mis l'amour à la fin de la vie. Les êtres auraient été soutenus jusqu'au bout, par une espérance confuse et prodigieuse".

Comme dans Mars, les dernières pages sont les plus déchirantes. L'approche du moment où il a programmé son suicide lui fait délaisser tout chapitrage thématique et il ne reste alors qu'une fragmentation de la parole, heurtée, presque exténuée, comme les mots balbutiés par ces mourants que mon destin professionnel aura si souvent mis sur ma route quinze ans durant. Intitulés "Dernières pensées avant de mourir", les bouffées oppressantes qui enserrent la poitrine d'Henri Roorda nous envahissent à notre tour au travers de ces phrases d'une honnêteté absolue, inimaginable pouvoir des mots qui, à 80 ans d'écart, font participer l'humain à une même expérience intérieure ontologiquement singulière. Il n'y a pas de sagesse orientale dans cette marche vers la mort. Jusqu'au bout, il est ravagé par les regrets. Ce "Ah je voudrais bien rester sur terre" manque de faire hurler à chaque lecture un absurde mais irrépressible "Mais reste Henri, reste !". Oui, ces dernières pensées sont de celles qu'on transporte avec soi toute sa vie, pour peu qu'on se reconnaisse en cet esprit, ce qui finalement, est fortement déconseillé, provoquant à force, chez les autres lassitude, quand ce n'est soupçons de complaisance, de simulation ou, pire encore, moqueries et quolibets. Pas de livre en tout cas que j'imagine moins perdre que celui-ci. Comment ne pas me sentir frère d'âme de quelqu'un qui écrit "La musique m'apaise. Je sens qu'elle me pardonne. Je sens que tous les poètes me pardonneraient".

Finalement, quelques paragraphes avant de clore son parcours de vivant, il trouve la formulation parfaite du drame qui le frappe – "Je me faisais de la vie une idée tout à fait fausse. J'accordais beaucoup trop d'importance à ce qui est exceptionnel : l'enthousiasme, l'exaltation l'ivresse. Ce qui occupe presque toute la place dans une vie humaine, ce sont les besognes quotidiennes et monotones, ce sont les heures où l'on attend, les heures où rien n'arrive. L'homme normal est celui qui sait végéter." 

Le 7 novembre 1925, il interrompt donc volontairement cette vie (in)humaine d'une balle de revolver.

HRlettre
Lettre trouvée au chevet d'Henri Roorda

Post-Scriptum. Quand le comédien pour lequel il y a 10 ans, j'avais écrit un one-man show (on dit une stand up comedy maintenant pour faire plus tendance) me déclara qu'il se jurait de me convaincre de monter sur scène jouer moi-même mes textes, je lui répondis que c'était peine perdue mais qu'en revanche, je lui promettais pour ma part que si ce spectacle rencontrait le succès, alors je m'engageais à dire sur scène ce textament d'Henri Roorda. Cette promesse resta lettre morte, ce projet comme tous ceux que j'amenai à terme depuis 30 ans, se soldant par un échec pas même retentissant.

Mis à jour ( Mercredi, 06 Août 2008 15:47 )  

Poin Flash

LA ZICMUCHE, le "blog lamentable", les girafons... Rejoignez LE FORUM POIN-POIN.

 

MIXTAPES téléchargez (c'est gratuit) the fabulous Mixtape Poin-Poin 1 - Mixtape Poin-Poin 2 - Battle Cidrolin/Rhume - Battle Rhume/Dahu - Battle Rhume Duclock - Battle Waka/Rhume

 

POLAR D'HIVER : le 27e numéro de L'Indic, le "noir magazine", est arrivé. Avec Tom Cooper, Alain Damasio, les Utopiales, les chros, et des tonnes de façon de se faire dessouder dans la neige. Sommaire ici.