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Home Littérature BOB O' NEILL- Variations scatologiques - Chapitres inédits - (4) Le gueuleton

BOB O' NEILL- Variations scatologiques - Chapitres inédits - (4) Le gueuleton

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C’est toujours dans des ambiances de gigantomachies mythiques et religieuses que les aliments et les boissons acquièrent une importance primordiale. Le pain et le vin ont prévalu dans le Christianisme. 

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Ce qui fait dire au théologien Martin Luther (1438-1546) : C’est de cette agréable et nécessaire action dont notre seigneur Jésus Christ s’empare en disant : j’ai préparé un repas doux, joyeux et aimable, je ne veux pas vous imposer une œuvre dure et difficile (…) je vous invite à une cène (…). Pour Ludwig Feuerbach (1) : L’Etre suprême ne provoque qu’appétit alimentaire (…) on n’est conscient de Dieu que dans la jouissance de la Manne. C’est un sentiment permanent de tiraillement et de culpabilité qui agite les pères de l’église devant d’insurmontables instincts voraces et culinaires. Si on ne se nourrit pas de pain seulement, on n’oublie jamais de réclamer son pain quotidien. Dans « L’Imitation de Jésus Christ » de Thomas a Kempis(2) on lira : (…) manger, boire, (…) et les autres nécessités naturelles (…) sont une grande misère et une grande affliction pour l’homme.

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Il est évident que ce sont les satisfactions de la chère et de la chair (les plaisirs de la table et du cul) qui mènent le monde. L’homme s’apparente plus au loup qu’à l’agneau. L’homme montre ses dents ; il sourit pour subjuguer ses victimes. L’approche apéritive du baiser « langue en bouche » est une fonction digestive de l’amour. Les lèvres et la muqueuse buccale permettent les préliminaires qui participent pleinement à la mise en forme sexuelle. Le goût est à la fois sensation et action : merveilleux muscle que la langue, dépourvue d’os comme le pénis, mais autrement habile (…) (3) Pas étonnant alors si baiser signifie à la fois : embrasser, copuler, posséder, enculer et tromper.

Freud, dans « Au delà du principe de plaisir », avance l’idée que le cannibalisme est une des formes primitives de l’amour. Selon J. Marie Pelt, dans le monde végétal, « Mangez-vous les uns les autres » est une des plus importantes loi de la nature (4). On se souvient encore du cas de cet homme, en 1981, en France, qui tue la femme qu’il aime, la mange et prétend qu’en la consommant il a atteint la perfection de son amour : Faire l’amour, qu’est-ce vslg3que c’est ? C’est seulement entrer dans le petit trou du corps d’une femme. C’est rien du tout, c’est vraiment (…) enfantin. Manger la chair est, au contraire, une expression beaucoup plus achevée de l’amour (…). Je voulais sentir son existence. Goûter son goût. Je voulais goûter l’intérieur de sa peau, de sa viande. C’était le goût de sa vie même que je voulais sentir. Pour moi, c’est vraiment logique, même encore aujourd’hui. Je ne comprends pas qu’on trouve cela bizarre (…. (5). Le Grand Méchant Loup a tout compris lorsqu’il s’écrie : « C’est pour mieux te manger mon enfant ! » L’ogre de Perrault flairait à droite et à gauche, disant qu’il sentait la chair fraîche. Ne dit-on pas : « Elle est belle à croquer ! », « On en mangerait ! » ou « Quel délicieux garçon! » ? L’appétit charnel est capital comme les peines et les péchés qu’il entraîne. « L’appétit alimentaire conduit au plaisir dans l’instant conjugué au futur du corps » (6). Ce sont bien les viandes et la chairs lascives, voluptueuses et sexuelles qui orientent les fondations théologiques des jeûnes et des pénitences. On consomme l’acte. Les appétits du ventre sont essentiels. Toutes les originalités psycho-patho-théologiques en découlent. vslg4

Les insupportables tentations de Saint Antoine, Père de l’Eglise anachorète, (270-356), sont des visions paranoïdes : l’ermite souffre d’une psychose hallucinatoire chronique. L’insolation et les jeûnes répétés n’arrangent pas les choses. Eh non ! c’est ma faute ! je me laisse prendre à tous les pièges ! (…) Je voudrais me battre, ou plutôt m’arracher de mon corps ! Il y a trop longtemps que je me contiens ! (…) et Antoine reste accoté contre le mur de sa cabane, la bouche grande ouverte, immobile, - cataleptique (7). L’ascète syrien, Siméon l’Ancien (390-459), est un stylite : pour être plus près du ciel et échapper aux attraits du monde, il s’isole au sommet d’une colonne à une vingtaine de mètres du sol. Pendant environ cinquante ans, il défèque et vit dans ses immondices, à la vue en contre plongée de tous ses disciples en méditation et contemplation devant les mouches, les larves et les vers qui le consomment, fascinés par l’étrangeté et l’humiliation d’une telle retraite. L’alimentaire et les manques entraînent toutes les fantasmagories, les hallucinations et tous délires digestifs et intestinaux imaginables.

Je ne parlerai pas de ces imprudents qui en communiant, craignent de voir du sang suinter de leur bouche pour avoir malencontreusement crovslg5qué une hostie. Je n’aborderai pas, non plus, tous les cas historiques des théophages (consommateurs d’une divinité) dont les convictions paraphrèniques et les délires d’imagination structurent l’essentiel des idées religieuses. Je suis seulement étonné de voir qu’au vingt et unième siècle on puisse encore prétendre que (…) dans l’Eucharistie, ce qui est proposé à la manducation est la substance réelle de Dieu et non son image (…) Ce qui est mangé n’est pas l’image de Dieu mais Dieu en personne (…). (8). Non, je dirai seulement un grand merci à Dieu que le ridicule ne tue pas. La vie est une grande bouffe. La transsubstantiation aussi. Les Pères de l’église stercoranistes veulent savoir si la transformation du pain et du vin dans le corps de Jésus donne naissance à la corruption ? L’eucharistie n’empêche pas les chimies digestives. Elle ne serait donc pas seulement anthropophage et nécrophage mais surtout coprophage. Le vin et l’hostie que le croyant ingère se transforme en merde de Dieu. Et les excréments du Christ, comme ceux du Grand Lama du Tibet, (encore un homme-dieu déjà cité) (9), ont le caractère d’une panacée et ont des propriétés miraculeuses.

Toutes les relations humaines oscillent autour de la préoccupation des « frais de bouche » ! Les relations théologiques, politiques, commerciales et sociales ne vont jamais sans des retrouvailles autour d’une table et un soulagement aux toilettes. Puis, on s’en lave les mains. Nous en avons une indigestion. S’en mettre plein la gueule, se goinfrer, se bâfrer, s’evslg6mpiffrer, bouffer ! Dégueuler parfois ! Il peut se faire qu’apparaissent regrets, remords et culpabilité. L’obsession de la pureté et l’appréhension monomaniaque de la souillure justifie toutes nos hantises culturelles Nous entendons encore parfois le cri des goules, ces démones qui dévorent nos morts. Gueule et goule sont synonymes. Notre saleté primordiale nous accompagne et nous poursuit. On a beau essayer de faire dans la retenue, la distinction, le savoir vivre et la bienséance. Nous dégoulinons de dégueulasserie : Que vous alliez faire pipi chez la comtesse Caca, ou caca chez la Baronne Pipi, c’est la même chose, nous dit Proust, vous aurez compromis votre réputation et pris un torchon bréneux comme papier hygiénique. Ce qui est malpropre (10). Bouffer est aussi sale que chier. Il faut se laver les dents et les fesses. Les obligations lustrales de notre existence sont permanentes. On tente de se purifier en faisant des jeûnes, des sacrifices, des oblations ; on s’asperge d’eau, de parfums ; on s’enduit d’huiles, de baumes, de crèmes. Le feu fait le nettoyage par le vide. Nous n’en restons pas moins, dans le fond, des anthropophages, coprophages, nécrophages et théophages en puissance. Toute nourriture est un sacrifice caché, toute gourmandise, de la nécrophilie déguisée, souligne David Cooper (11). Les onctions, les savons, les shampoings et les poudres à récurer ont beau faire, rien n’y change.

Nos déviances sont rituelles et culturelles. Seuls purifient les orgies, les festins et les banquets. La vie est cérémonielle, excrémentielle et festive. La vie est un perpétuel banquet. Une minorité dominante affame le reste de la communauté et chie impunément sur le monde. Les organisations politiques, économiques et sociales invslg7ternationales sont de gargantuesques et gigantesques bamboula, noubas et sabbats dont la magie noire exacerbe plus qu’elle n’exorcise une malnutrition endémique. Les jouissances d’une haute « gastronomie et gustométrie » financière, banquière et banqueteuse joue à s’exhiber, à se déculotter devant ceux qui souffrent de la faim. « Le ventre n’a pas le pouvoir, il l’exerce » dit Jean-Michel Rabeux (12). Pierre Boaistuau, souligne les infirmités et les malédictions, que le malheureux vice de Gloutonnie apporte au genre humain. Il insiste sur l’excessive prodigalité de Xerces Roy des Perses (406-46 ans av. J. C.) : on asseure que depuis qu’il demeurait un jour en une cité, et qu’il y disnoit, le vulgaire appauvry s’en resentoit un an ou deux peu-après, comme s’il y eust eu quelque famine ou stérilité de biens en la province. Certains de nos politiciens n’ont guère changé. La majorité des hommes dont la réussite sociale est avérée se sentent attirés par les fastes et les débauches en tout genre. Même lorsqu’il gardent une certaine humilité de réserve, l’importance de leur charge les condamne à outrepasser ou à permettre que soient outrepassées les limites de la bienséance. Ils se vautrent dans une magnificence qui détone parmi les immondices qui les cernent et les rendent puants.

Héliogabale, Empereur des Romains, (Grand prêtre de Baal, 218-222.) a été débordé en ses délices, euvslg8 esgard aux monstrueux et diaboliques festins de ce grand gouffre de viandes (…). Ce malheureux organe de Sathan, et cette cloaque insatiable de viandes, ne feist oncques repas, depuis qu’il fut crée Empereur qui ne coustat du moins soixante marc d’Or (…). Encores n’exerçoit-il pas sa prodigalité seulement en despence de bouche, mais il était extreme en tous autres appareils de service : car il se faisoit servir à table à quatre filles nues (…). Il ne mangeoit ny ne buvoit jamais en un vase qu’une foy, et si tous les utencilles de sa maison estoient d’Or ou d’argent tout pur, mesmes jusques au pot ou il rendoit ses excremens. » (13). Héliogabale devient le symbole des grands de ce monde qui paient un jour la monnaie de leurs pièces. Il va terminer ses jours assassiné dans des latrines où il s’est réfugié et traîné vers le cloaque de sa ville. vslg9

L’essence profonde du désir est d’être autodestructeur. Finalement, ce que nous mangeons, ce sur quoi nous chions, ce à quoi nous nous soumettons, c’est nous-mêmes (14).

(1) op. cité. p. 245. (2) Livre I c. 22, Fischbacher édit. 1912. (3) J. D. Vincent, op. cité, p.230. (4) op. cité, p. 103. (5) Propos rapportés dans l’article de Patrick Manasson, le « Japonais cannibale », paru dans l’Echo des Savanes, avril 1986. (6) J. D. Vincent, op. cité. p. 235. (7) Gustave Flaubert, op. cité. p. 24. (8) « L’Image peut-elle tuer ? », Marie-José Monzain, Bayard. 2002. p. 35. (9) J. G. Bourke, « Les Rites Scato »…,op. cit. p. 83-104. (10) Marcel Proust, « A la Recherche du Temps Perdu », T. II, « Sodome et Gomorrhe », p. 1090. La Pléiade, Editions Gallimard 1954. (11) op. cit. p.85. (13) op. cité p. 13. (13) « Banquets prodigieux », op. cité p. 256. (14) David Cooper, op. cité p.86.

Mise en forme du texte et choix des illustrations par dkelvin

Illustrations : Jacopo Bassano - L'Ultima cena (1542), 2) auteur inconnu, 3) schlomo (2002), cliquez là http://www.darksite.ch/shlomoexpo/dessins/festinhautedef.jpg pour mieux voir ce superbe dessin 4) image pieuse, auteur inconnu 5) image pieuse, auteur inconnu 6) Illustration de Gargantua, auteur inconnu, 7) Honoré Daumier - Gargantua (1831), cliquez là http://www.honore-daumier.com/daumier/oeuvres/detail.asp?arId=1710 pour voir une brève histoire de cette estampe célèbre, 8) Frans Floris - Le banquet des Dieux (1550), 9) Francisco Goya - Saturne dévorant un de ses enfants (1815)

On peut acheter les Variations scatologiques / Pour une poétique des entrailles de Bob O'Neill (sans les chapitres mis en ligne sur poin-poin) à la Musardine http://www.lamusardine.com

Mis à jour ( Mercredi, 06 Août 2008 15:48 )  

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