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Caspar David Friedrich - Peinture doom ?

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CDFcrossContrairement à l'image qu'il garde dans le grand public (et souvent petit privé), le romantisme, né à la fin du XVIIIème siècle, n'est pas une fadaise un peu niaise ayant poussé comme un humus inoffensif sur l'arbre de la modernité, mais une philosophie de rupture avec le classicisme, et ceci dans tous les domaines : pictural bien sûr mais aussi littéraire (Goethe y sera pour la littérature ce que Friedrich y sera pour la peinture), philosophique (dont le point d'orgue sera Nietzsche), musical (Schumann est peut être le plus romantique de tous, notamment ses sublimes quatuors). Contemporain des lumières, il est un peu le négatif allemand de ce culte Français de la raison (du rationalisme) et du progrès, de l'action et de la clarté, plaçant au dessus de tout la mélancolie, le mal de vivre, la contemplation et surtout la dissolution de l'être dans la nature écrasante, ne réfutant pas Dieu comme de ce côté-ci du Rhin mais au contraire, dans une vision panthéiste, le voyant partout, dans le "plus petit grain de sable".

En France, le romantisme gagnera aussi les arts, de Baudelaire ("Qui dit Romantisme dit Art Moderne - c'est-à-dire intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l'infini") à Géricault, mais aussi bien d'autres qui, devant la calamité à laquelle aboutit l'application pernicieuse et dénaturée des idées des encyclopédistes (mais pas de Rousseau qui était finalement un romantique éclairé) se retrouveront dans ce nihilisme social, en retenant principalement l'aspiration pour l'immatériel, le dégoût pour la vulgarité et aussi cette vision panthéiste, substituant juste au divin la beauté et l'amour, marquant le début d'un fétichisme corporel abordé sous l'angle de l'attirance ou du dégoût, selon le destin amoureux de chacun. On peut considérer que le romantisme est l'ombre des lumières, l'expression de la noirceur que l'apologie de la raison, ce projecteur dont la lumière crue ne se soucie guère de la tolérance rétinienne, aura créé bien malgré elle.

 CDFmanLe mouvement prendra fin au début du XXème siècle (Munch est peut être le dernier peintre romantique, mais c'est un Français, Gustave Moreau, qui avant lui sera le plus grand de tous), avec l'arrivée de la mécanique, de la vision mathématique de l'art et de l'anathème lancé contre l'émotion, le ressenti, le corps, bref contre l'art viscéral. En cela, on peut dire qu'Antonin Artaud sera le seul à lutter jusqu'à son dernier souffle pour une vision romantique de la création, en faisant lui l'économie de Dieu. Car Dieu, omniprésent dans la conception panthéiste du romantisme, ne tiendra plus guère de place par la suite, ôtant finalement au mouvement une dimension obscurantiste et régressive, ce qui lui permit donc d'attirer les meilleurs artistes du XIXème siècle. On rappellera ainsi que ce n'est pas l'impressionnisme (on mettra à part Van Gogh qui était en fait un romantique, lire 'Van Gogh où le Suicidé de la société' d'Antonin Artaud pour s'en convaincre), peinture qui peut sans peine depuis 1 siècle et demi, décorer les agences bancaires ou les intérieurs bourgeois, qui était la toile des poètes dits "maudits", mais la peinture romantique (de Rops à Redon en passant par Moreau).

Sans faire la biographie de Caspar David Friedrich, qu'on pourra lire sur CDFportrait2différents sites (1), ni de la psychanalyse de blog (le nouveau café du commerce où les brèves de clavier sont hélas moins drôles que celles de comptoir), il n'est pas possible de passer sous silence que son enfance et son adolescence (il est né en 1774) furent marquées par la perte successive de sa mère, de sa sœur et de son frère. Parti avec ce fardeau mortuaire, il semblera passer sa vie à scruter l'horizon des paysages tourmentés qu'il peint pour avoir une réponse à la raison de sa survie, et souvent, à souhaiter les rejoindre dans un au-delà à la fois désiré et redouté. Qui ne pourrait se sentir concerné ? Il adhérera aux vues des premiers théoriciens du romantisme, tel Carl Gustav Carus qui, dans ses Neuf lettres sur la peinture de paysage écrivait " Tu sens le calme limpide et la pureté envahir ton être, tu oublies ton Moi. Tu n'es rien, Dieu est tout". Au classicisme qui place l'homme au niveau d'un Dieu pouvant récréer le sublime par son art, et dans lequel le paysage n'est que le décor d'une l'action (souvent religieuse, amoureuse ou belliqueuse), le romantisme ramène l'homme à l'impuissance (ce qui se traduit par une réduction de la place qu'il prend dans l'agencement scénographique de la toile), et Dieu étant partout, hisse le paysage au rang d'acteur principal dont l'homme, dans sa contemplation effrénée, tente de déchiffrer les symboles (le romantisme aura pour avatar le symbolisme, que les peintres romantiques de la fin du XIXème et du début du XXème seront pratiquement tous).

Etrange que partant de postulats aussi apparemment obscurantistes, ce mouvement aboutisse finalement à être relu avec admiration pour... sa lucidité. En effet, la vision du triomphe de la raison, de l'évidence du bien du progrès, de la capacité de l'homme à assujettir la nature s'est délitée, décomposée depuis les années 60, avec l'évidence que tout ceci ne créait pas tant de bonheur que de servitude et que c'est en dernier lieu bien la nature qui triompherait. Le réchauffement climatique et les catastrophes qu'il va générer sont comme une uCDFruinsltime confirmation, non seulement que le progrès ne mène pas à l'ataraxie de l'humanité, mais pire encore, qu'il mène à son enfer, l'humain étant sur le point de perdre son pari Prométhéen.

Le mouvement basé sur la communion avec la nature et le refus du matérialisme qui émergea avec la génération Kerouac (pour faire court) n'aura cependant aucun goût pour la rumination macabre, la hantise de la mort, l'attrait du suicide et le mysticisme christique. Mais comme les lumières donneront finalement naissance au romantisme, ce mouvement solaire et joyeux en fera renaître le cadavre déjà décomposé loin des festivités oecuméniques de San Francisco, puisqu'à Birmingham, sinistrissime cité industrielle du nord de l'Angleterre, un peu comme si les descendants de ceux qui sont restés sur le vieux continent envoyaient un message de dégoût aux descendants de ceux qui étaient partis trouver fortune au nouveau monde et qui, pour arriver à cette primesautière insouciance contemporaine, n'avaient pas moins que procédé au génocide des indiens et à la déportation de millions d'africains.

CDFbsOui, en 1970, Black Sabbath est une résurgence inattendue de cette vision nihiliste, noire et pessimiste dont l'onde de choc mettra plus de 20 ans avant de prendre l'ampleur qu'elle connaît depuis disons 1989, via principalement la musique et le graphisme. Si Friedrich restera toujours un peu la figure tutélaire (avec Füssli) de la peinture romantique, il pourrait l'être aussi du doom tant son oeuvre est toute entière en accord avec cette musique, tout au moins celle qui ne cultive pas trop le satanisme, n'étant en rien une peinture à velléités anti-christiques au contraire. Certaines de ses toiles semblent réellement prêtes à servir de grille d'entrée (grinçante bien sûr) à l'univers flottant, brumeux et délétère de quelques uns des meilleurs représentants du doom (et notamment les récents albums d'Atavist et de Switchblade d'où la genèse de cette chronique).

La vie de Friedrich ne fut pas des plus heureuses comme on peut s'en douter. Il ne fut pas un peintre maudit mais tout de même hanté par son humeur mélancolique (pas dans son acception étriquée actuelle qui la réserve à des cas extrêmes, collant tout le reste dans le grand sac taxinomique de la dépression). Il deviendra très jeune ami avec Goethe (de 25 ans son aîné), un des théoriciens du romantisme. Il peindra la majorité de ses toiles les plus célèbres entre 30 et 50 ans, puis l'intérêt du public pour son oeuvre s'estompera et son état mental se dégradera lentement mais sûrement. Il vivra tout de même jusqu'en 1840. Contrairement à une vision d'Épinal du mélancolique (ennuyeux, taciturne et ombrageux), Friedrich était semble-t-il un compagnon tout à fait agréable. "En effet", écrivait Goethe, "il y avait chez lui un curieux CDFabbeymélange d'états d'âme, la gravité la plus profonde et la plaisanterie la plus gaie, celle qu'il n'est pas rare de trouver chez les plus grands mélancoliques comme chez les plus grands comiques."

Ses deux toiles les plus fascinantes semblent étonnamment borner sa période féconde. "La croix sur la montagne" (première toile de cette chronique), est de 1808, et c'est sûrement celle qui justifie le plus le rapprochement que j'ose avec le doom. Elle provoqua un certain scandale lors de son exposition. C'était la première fois qu'un symbole religieux aussi puissant que la croix n'était conçue que comme part d'un paysage. L'humeur du peintre, son message, devaient alors passer par la nature seule et les objets qui la peuplaient. En cela, le romantisme est quand même aussi un premier pas vers l'impressionnisme. Deux des principaux fondements théoriques du romantisme, le symbole et l'impression, donnèrent chacun une branche différente : le symbolisme et l'impressionnisme.

CDFcrows"L'arbre aux corbeaux" (voir ci-contre) est une toile beaucoup plus tardive puisque peinte en 1824, et qui semble comme une sorte d'annonce du "Champ de blé aux corbeaux" de Van Gogh, son ultime toile. La composition semble la dernière vision du monde d'un homme qui va se donner la mort, confirmation finale du bien fondé de son geste (à la parution des "Souffrances du Jeune Werther", Goethe sera d'ailleurs accusé d'inciter au suicide cause de censure encore plus vivace aujourd'hui qu'alors).

On peut encore aller voir ces toiles et toutes les autres dans la plus grande rétrospective jamais consacrée à ce peintre et intitulée "L'invention du romantisme" jusqu'au 3 septembre 2006 au Museum Folkwang d'Essen (Allemagne)  On espère que des hordes de doomers allemands arpentent les salles de ce musée en chantant leurs hymnes doom a capella (on peut rêver).

On peut lire une analyse de la symbolique chez Friedrich à partir d'un tableau ici

(1)Biographie synthétique de Friedrich ici.

 

Mis à jour ( Dimanche, 17 Septembre 2006 00:20 )  

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