poin-poin
Bannière

 
  • Increase font size
  • Default font size
  • Decrease font size
Home Littérature HENRI ROCHEFORT - La Lanterne

HENRI ROCHEFORT - La Lanterne

E-mail Imprimer PDF

rochefort1Récemment, akelvin (je n'ose écrire mon fils tant un être n'appartient jamais à personne), qui vient d'atteindre sa douzaine d'années, se fige devant moi et, sur un ton d'une gravité que je ne lui connaissais pas, me dit "Alors, dans la vie finalement, il n'y a pas de but ?". Pris au dépourvu et n'ayant ni bouteille de lait à portée de main pour lui expliquer son nouveau système d'ouverture-fermeture, ni photo porno pour lui expliquer comment on pouvait faire avec son zizi des choses encore plus plaisantes que pipi, je lui demande de préciser. Un peu agacé de ma tergiversation, il me répète alors d'un ton emprunt d'une profonde commisération : "il n'y a pas un but dans la vie quoi !". "Non, il n'y a pas de but" lui répondis-je. Tu vois là, on écoute de la bonne musique (c'était Witch je crois, qu'il adore), on est tous les deux, j'écris un article qui me plait bien, on n'a ni faim ni peur, et bien la vie, c'est apprécier ce moment-là. Il me fit l'aumône d'avoir l'air relativement satisfait (lui qui prenait son géniteur pour un grand penseur, le voilà reparti avec des considérations d'une banalité décourageante) mais je dois avouer humblement que rien d'autre de solide ne m'est venu étant dépourvu de toute croyance en je ne sais quelle mission divine, citoyenne ou patriote contrairement à une grande partie de l'humanité qui semble d'ailleurs en être absolument convaincue (peut être parce qu'ils n'ont pas appris à être heureux en écoutant Witch ou n'importe quoi d'autre qui fait des sons avec leur fils ou qui que soit d'autre d'humain qui fait des choses encore plus exaltantes mais je m'égare).

Cependant, en réfléchissant mieux, il me semble que certaines existences, analysées rétrospectivement (ce qui nécessite la mort de l'intéressé, état dans lequel je ne suis pas à l'heure où j'écris ces lignes mais une fibrillation ventriculaire fatale est si vite arrivée qu'à l'heure où vous les lisez, rien n'est moins sûr) semblent bien avoir une sorte de "but", disons plutôt de "sens". Chacun y mettra les noms qu'il veut mais quand je vois la constance de ces destins, qui, au mépris parfois de tous les plus élémentaires instincts de conservation qui amènent aux plus basses compromissions, ont mené jusqu'au bout un combat que ce soit pour la science, la justice, la foi ou l'art, et bien je me dis que certaines vies oui ont peut être un but, en tout cas un sens. Henri Rochefort est probablement l'un des plus oubliés de tous et pourtant il fut durant quelques années (entre 1868 et 1871, soit jusqu'à l'exil de Napoleon III après la capitulation de Sedan) à lui seul un contre-pouvoir d'une puissance jamais connue auparavant et jamais égalée par la suite (même pas par Zola lors de l'affaire Dreyfus).

lanterne1Il devint véritablement le cauchemar de l'Empire, son incube qui en perturbait le sommeil. Son arme fut sa plume, son bras séculier un journal : "La Lanterne" qui, entre mai 68 (ça ne s'invente pas) et novembre 69, aura 74 numéros. Le n° 8 peut-être lu ici . On voit qu'il s'agit d'une sorte de blog politique avant l'heure sauf qu'au lieu de tomber dans un océan d'indifférence, il fédérait tout un peuple, ce qui fait une sacrée différence. On comprend pourquoi le pouvoir actuel s'accommode fort bien d'internet et de la dilution infra-atomique de la contestation. L'opposition politique est devenue homéopathique : on espère un effet avec des doses indétectables. Probable que le seul effet soit placebo (qui signifie "plaire", internet plait au pouvoir comme aux opposants, mais seul le premier en tire réellement profit).

Ce qui frappe, c'est le style simple et direct d'Henri Rochefort (certaines brèves ne sont pas loin d'un Charlie Hebdo, à l'exception de l'absence de mots crus) qui tranche avec l'emphase (parfois géniale comme chez Léon Bloy, mais hélas rarement) qui régnait à l'époque. Tout le monde pouvait comprendre Rochefort, et pourtant le trait n'était pas grossier, l'humour jamais trivial. Une alchimie étonnante qui lui valut une notoriété dans la population qu'on a peine à imaginer.

Bien sûr, "La Lanterne" eut sans cesse maille à partir avec la justice aux ordres de l'état, mais lanterne2Rochefort semblait presque s'en amuser et n'invoqua jamais je ne sais quel droit d'expression qu'il savait cet état incapable de tolérer (les cris d'orfraie des polémistes actuels quand on veut les censurer est d'un ridicule absolu, la censure de son texte est la seule démonstration qu'il a atteint son but). Il fut aussi physiquement menacé si bien qu'il se réfugia à Bruxelles où il fut invité avec insistance par l'un de ses plus grands admirateurs, Victor Hugo, de 30 ans son aîné puisqu'il allait sur ses 70 ans. Rochefort avait pour sa part un immense respect pour cette figure totemique des lettres Françaises. Même interdite, "La Lanterne" circula "sous le manteau" et parvint à être plus lue encore qu'autorisée. Il faut ainsi savoir qu'elle tira jusqu'à 120 000 exemplaires.

Il y a 20 ans, lorsque j'animais une sorte d'émission d'humeur (qui, comme ceux qui me connaissent le savent, faisait dans la dentelle) intitulée Point de vue - Mirage du Monde sur Radio Bellevue, j'avais décidé de ne lire pendant 30 minutes que des extraits d'articles d'Henri Rochefort tirés de La lanterne, sur des sujets encore d'actualité tels que le racisme, la colonisation, la corruption des élites, la pauvreté etc., sans préciser qu'ils dataient d'un siècle. Divine surprise que ces appels au standard me demandant qui était le journaliste actuel, l'éditorialiste contemporain qui écrivait des textes aussi superbes. La pertinence d'Henri Rochefort était démontrée.

lanterne3Nombreux sont les aphorismes politiques de cette revue qui sont restés célèbres. Parmi mes préférés il y a "La France a trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement" ou "Il y a deux sortes de bergers parmi les pasteurs des peuples : ceux qui s'intéressent à la laine et ceux qui s'intéressent aux gigots. Aucun ne s'intéresse aux moutons". A la censure il opposa celui-ci, délicieux : "Il paraît que la Constitution anglaise interdit à la souveraine de parler politique. La constitution française est moins sévère ; elle ne l’interdit qu'aux journalistes".

Ce qui causera sa perte sera une sinistre histoire de duel (il en fera une quinzaine durant sa vie, on savait vivre en ce temps là, aucun ne causera la mort de qui que ce soit, juste des blessures) que lui déclara une sorte d'aventurier tête-brûlée sans scrupules mais qui s'appelant Pierre Bonaparte était au dessus des lois, et qui tua un émissaire venu voir s'il ne s'agissait pas d'un guet-apens (c'en était un). Rochefort qui n'avait pas bougé de chez lui finit au cachot, Bonaparte lui fut acquitté et lavé de tout soupçon, voilà comment les choses allaient sous ce cher Napoléon III. Tout cela, ajouté à la capitulation de la France, ne fit qu'attiser la révolte qui aboutit quelques mois après à La Commune, proclamée le 26 mars 1871.

Si Rochefort est souvent considéré comme le héros de la Commune (il était bien à Paris et la communefoule criait son nom pour qu'il les rejoignent), il se tint à une certaine réserve et ne fut guère parmi les boute-feux. Car il ne voulut jamais revenir sur ses principes, quels que soient les événements, c'est ainsi qu'il n'hésita pas à condamner la peine de mort que les communards voulaient infliger à leurs "ennemis" Versaillais (où le gouvernement s'était sauvé). Si bien que sa côte fléchit rapidement. Il devint même une victime désignée de ceux-là même qui l'acclamaient peu avant. Cette façon de se retrouver systématiquement dans l'opposition au pouvoir sera une constante dans son existence même si elle l'amènera à des positions hélas indéfendables sur le tard. Il décida d'échapper à ce sort funeste mais n'échappa à l'arrestation de la police d'état une fois sorti de Paris et pour qui il était l'emblème même de la subversion.

Ainsi débuta une déportation de 3 ans qui l'amena à visiter bon nombre de bagnes dont le fameux Fort-Boyard (je pousse la perversion à écrire ce texte alors même que passe à la télévision la désolante émission Fort Boyard, laissant allumé pour que l'ironie soit complète). Trimballé de fort en prison, perpétuellement fou d'inquiétude pour ses enfants, perdant même leur mère qu'il épousera, alors qu'elle agonise, de manière à pouvoir les reconnaître, il finira déporté en Nouvelle Calédonie où il arrive en 1873.

Pour comprendre la personnalité d'Henri Rochefort (et sa plume précise, condensée, d'un modernisme étonnant), il faut lire la lettre qu'il écrit le 1 er janvier 1874 (il a tout juste 43 ans) à la femme d'Edmond Adam, qui s'occupait désormais en France de ses enfants.

Il commence par parler de la situation alimentaire mais aussi administrative au sein du babagnegne. "[…] Tout est hors de prix et la nourriture que donne le gouvernement est absolument insuffisante. […] Le régime gouvernemental est absolument despotiques et militaire. Tous les employés venus de France sont des hommes échoués qui vont se faire oublier à sept mille lieues du théâtre de leurs fredaines. Il en résulte une administration inouïe… L'arbitraire le plus incroyable règne ici. On y fait tout, même la traite des nègres."

Ensuite il évoque ses conditions de vie. "Je suis logé dans la case de Pascal Grousset [dk. Le futur créateur de la ligue de l'Education Physique] qui est très grande, mais faite de paille et de terre. Nous sommes la proie des moustiques, et je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. J'ai la tête enflée comme une citrouille. Le seul plaisir serait le bain sans la crainte continuelle des requins, mais j'ai fini par m'habituer à l'idée d'être plus ou moins dévoré, et je fais à la nage d'assez longues courses qui me rafraîchissent un peu, car nous avons nos petits 45 degrés à l'ombre !".

Mais bien vite, il aborde son principal sujet de préoccupation : ses enfants. "L'atroce, c'est cette distance, qui fait de nous de véritables morts. Le courrier est le seul lien qui nous rattache à la terre ferme. Aussi que mes enfants m'écrivent tous les mois. Un seul courrier en retard me recule affreusement… [dk. Les trois petits points sont de lui et semblent un soupir de désespoir].

Il revient ensuite sur ses conditions de voyage car il n'est au bagne que depuis 3 semaines, après 4 mois (!!) de traversée. Et là, dès qu'il s'agit de lui, on voit de nouveau poindre un humour qui dédramatise des événements pourtant peu propices à la dérision. "J'ai été extraordinairement malade sur la Virginie pendant soixante jours. Le commandant a été très bienveillant, mais il n'était pas bien sûr que je n'eusse pas mangé le cœur de plusieurs archevêques avec des pommes de terre au four [dk. La réputation d'anti-cléricalisme acharné d'Henri Rochefort était bien établie, lui qui écrivait "L'incrédulité est un genre de foi au moins aussi respectable que l'autrlouisemichele" et "A la place du bon Dieu, je ne serais pas très flatté de n'amener à moi que les gens qui ne trouvent pas mieux"].

Ensuite, il évoque la célèbre Louise Michel, la future madone anarchiste, celle qu'on appelait la Louve Rouge lors de la Commune (1) puis qu'on appellera la Vierge Rouge à son retour triomphal à Paris en 1880. Elle a le même âge que lui, et fut du voyage de la Virginie. Il en dresse un tableau assez pathétique. "Il y a ici quelques femmes déportées, notamment cette brave et excellente Louise Michel, qui avait résolu de se tuer et que nous avons forcée à vivre. Elle est maintenant très bien portante et plus calme, mais pour un oui, pour un non elle se jettera du haut d'une falaise". Voilà qui confirme cette pulsion de mort qui avait frappé jusqu'à Victor Hugo (2) lors du procès de Louise Michel. En effet celle-ci n'avait pas supporté de voir exécuter ses amies alors qu'elle était épargnée par une décision arbitraire du président du tribunal, "parce qu'elle était une femme" (et les autres ?).

Il termine par cette anecdote pleine d'humour et de pudeur, qui montre comme Henri Rochefort était loin de la vision misogyne et libertine qui prévalait dans les milieux littéraires (qu'on pense à Huysmans, Maupassant ou Flaubert qui ne voyaient pas bien autre chose "dans les femmes" que des objets de plaisir pour satisfaire leurs besoins). C'est d'ailleurs lui qui avait écrit "On parle toujours du boulevard des Filles du Calvaire, mais jamais du calvaire des filles du boulevard". On rappelle que désormais veuf, il n'était plus lié par aucun sentiment de fidélité. "Le Fénelon a amené un certain nombre de femmes et de filles de déportés, ce qui donne un peu de gaieté au paysage. Rien n'est plus comique, mais, malgré mes cheveux gris j'ai été de la part de ces dames l'objet d'une assez vive curiosité, et finalement une très gentille jeune fille de dix-huit ans s'est jetée si visiblement à ma tête, que j'ai dû faire appel à tous mes principes et à tous mes devoirs de père et d'homme politique pour me dérober aux suites de cette passion. J'ai osé déclarer que mes pensées étaient ailleurs et que je me reprocherais toute ma vie de l'empêcher de se marier en compromettant sa réputation. Sa mère a dû l'emmener à Nouméa où elle va la raisonner à son aise. Tels sont les ravages causés par ma beauté, ma jeunesse et ma fraîcheur". On a presque en vie de rajouter :) à la fin de cette dernière phrase. Ce passage est vraiment attendrissant et cette lettre en dit incroyablement long sur cet homme à cette période de samanetevasion1 vie.

manetevasion2Trois mois plus tard, il va parvenir à s'enfuir de Nouvelle Calédonie au terme d'un stratagème digne de l'Ile au Trésor et qui donna d'ailleurs lieu à plusieurs représentations picturales dont celles de Manet (voir ci-contre) qui fera aussi son portrait (voir ci-dessous).

Il passera par l'Australie, New York, deux endroits où il sera accueilli comme un héros mythologique. Voulant prioritairement revoir ses enfant, il ira s'installer en Angleterre où l'accueil sera beaucoup plus glacial. Il finira par s'établir en Suisse avec ses enfants.

Son exil durera encore jusqu'en 1880 où son retour à Paris fut indescriptible. N'ayant aucun don de tribun (ni de goût particulier pour mener les foules) il n'utilisa jamais cette popularité pour je ne sais quel profit personnel et certains le regrettèrent. La presse écrivit même qu'il aurait pu se diriger vers l'Elysée, le président (Grevy) n'aurait eu qu'à lui laisser la place. Il reprit seulement son métier de journaliste, même si l'on doit nuancer cet intitulé, Rochefort étant surtout un éditorialiste-pamphlétaire, un "humeuriste" en quelque sorte. Puisque j'en suis à créer des néologismes, rappelons que c'est lui qui inventa le mot "opportuniste" pour désigner des hommes politiques qui attendent toujours le moment opportun pour faire les choses, ce moment opportun ne venant jamais. 

manetrochefortLes 30 dernières années de la vie d'Henri Rochefort furent hélas une lente dérive vers des idées de plus en plus droitières et même ultra-droitières, l'amenant à ces positions anti-Dreyfusardes et anti-sémites qui marquèrent la fin du XIXème (principalement suite à la publication de La France Juive de Drummont) et le début du XXème. Ne pas croire que cette dérive venait d'un goût pour la tranquillité. Il fut au contraire de nouveau forcé à l'exil suite à sa très grande proximité avec le Général Boulanger et dût de nouveau se réfugier en Angleterre. Cependant ses exils étaient désormais dorés, étant bien payé pour ses articles.

Sans avoir d'explication à cette évolution (qui ne fut pas systématique chez les polémistes mais hélas fréquente), il est clair que Rochefort aimait vivre dans un certain luxe, tout au moins entouré de belles choses, devenant acheteur d'art, se passionnant pour les chevaux, bref rien qui n'amène à conserver la fibre populaire, le contraste entre ses articles dans l'Intransigeant (le journal qu'il fonda à son retour en France) et son mode de vie pouvant même choquer. Les idées parfois épousent les modes de vies et pour se garder de tout affadissement de sa vision du monde, il est souhaitable de conserver un certain dénuement. Pour cela que chez Bloy, hormis dans les toutes dernières années de sa vie, la révolte contre les puissants, les riches, la misère, fut vive et inexpugnable, lui-même vivant dans une grande pauvreté.

Rochefort mourut plutôt seul et triste à 82 ans, déclarant "j'ai savouré toutes les joies et remâché toutes les amertumes". Un programme de vie comme un autre. J'attendrai quelques années pour le transmettre à akelvin, je vais plutôt remettre Witch. rochefort2

(1) Dans laquelle les femmes prirent une part très importante (voir gravure choisie ci-dessus pour la Commune) et qui peut être considéré comme un des événements charnières qui, en France, explique l'émancipation des femmes et la place qu'elles prendront peu à peu dans le monde des idées et du travail en France, situation finalement pas si répandue que ça en Europe

(2) Tu glorifiais ceux qu'on écrase et qu'on foule. Tu criais : " J'ai tué ! Qu'on me tue ! - Et la foule Ecoutait cette femme altière s'accuser. Tu semblais envoyer au sépulcre un baiser"

(3) Amusant comme Rochefort, réputé pour sa chevelure singulière, parle immédiatement de cette dernière pour évoquer son attrait sexuel, alors qu'il est évident, et tous ceux qui l'ont décrit en conviennent, que c'était la fulgurance de son regard qui faisait son charme principal

Mis à jour ( Mercredi, 06 Août 2008 15:48 )  

Poin Flash

LA ZICMUCHE, le "blog lamentable", les girafons... Rejoignez LE FORUM POIN-POIN.

 

MIXTAPES téléchargez (c'est gratuit) the fabulous Mixtape Poin-Poin 1 - Mixtape Poin-Poin 2 - Battle Cidrolin/Rhume - Battle Rhume/Dahu - Battle Rhume Duclock - Battle Waka/Rhume

 

POLAR D'HIVER : le 27e numéro de L'Indic, le "noir magazine", est arrivé. Avec Tom Cooper, Alain Damasio, les Utopiales, les chros, et des tonnes de façon de se faire dessouder dans la neige. Sommaire ici.