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Home Littérature ARTHUR SCHNITZLER - Relations et Solitudes

ARTHUR SCHNITZLER - Relations et Solitudes

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schnitzler1Les aphorismes sont souvent marqués par une abusive simplification qui confine parfois au simplisme, par un souci d'efficacité qui en obère la vérité. La quadrature du cercle aphoristique est de faire une belle roue philosophique à partir de 4 angles motivationnels : qu'ils soient stylés, percutants, vrais et intemporels. La vérité, tout au moins la nuance qui permet de s'en approcher, est bien souvent sacrifiée au profit de la formulation flatteuse, et ce, même chez les grands maîtres du genre tels La Rochefoucauld, La Bruyère et Chamfort. Ainsi, la roue finale est-elle plus souvent celle du paon que de la brouette, certes esthétique mais d'une application pratique assez pauvre. D'ailleurs, conscients de cette limite, nombreux sont les "aphoristes" qui panachent leurs recueils de fragments plus conséquents, même si cela n'en garantit pas pour autant la profondeur. Certains accusent même l'aphorisme de ne pas donner tant à penser que de confisquer la pensée en assénant sur un ton péremptoire et humoristique des apophtegmes qu'on pourrait aisément discuter ou même retourner si leur forme nous en laissait la liberté.

Si les aphorismes d'Arthur Schnitzler (1862 - 1931) médecin et auteur Viennois de La Ronde ou de Mlle Else, sont si impressionnants c'est qu'ils échappent à tous ces reproches par leur sens de l'exactitude et une subtilité sans faille (prenons pour exemple ce "Se sentir lié par le constant désir de liberté - et chercher à lier l'autre sans être convaincu de notre droit à le faire, voilà ce qui rend toute relation amoureuse si problématique"). Ainsi ils possèdent la qualité précieuse d'une concision qui ne fait pas fi de la complexité.

Autre écueil évité, la stigmatisation des femmes, l'aphorisme étant hélas souvent le haut-lieu de lamunchjalousie misogynie dont les pages sont comme les étals un peu honteux d'une boucherie où les femmes auraient remplacé bœuf et porc. Le point de vue de Schnitzler en ce domaine est certes celui de l'homme et pourrait parfois être illustré par Edward Munch  tel ce "Quel homme a le plus de raisons d'être jaloux : celui à qui sa femme avoue qu'elle aimerait bien appartenir à un autre ou celui dont la femme se retrouve sans le savoir sous l'emprise d'un autre ?". Il n'y a toutefois nul stéréotype de je ne sais quel éternel féminin comme il en pullule chez la plupart des auteurs dont on se demande pourquoi leur lucidité existentielle fut si absente quand il s'est agit des femmes. Ce qui intéresse Schnitzler, c'est avant tout la relation, le lien ("Connaître les hommes, c'est encore peu de choses, l'essentiel est de plonger le regard dans les relations humaines. Et même l'individu pris isolément, tu ne le connaîtras pleinement que lorsque tu seras en mesure de le voir dans ses diverses relations"). Il est autrement plus admirable de s'attacher à faire de cet entre-deux immatériel et impersonnel le sujet de son art que de se complaire dans les descriptions anecdotiques d'impétrants moult fois décrits, usés depuis longtemps.

SchnitzlerrelationsEn fait, Relations et Solitudes n'est pas une œuvre réelle de Schnitzler mais une collection de réflexions tirées du troisième tome de ses œuvres complètes (donc plutôt tardives). Ce livre paru chez Rivages Poche en 1988, traduction d'un livre paru en 1967, se décompose en 6 parties dont seule la première concerne ce thème. On y trouve ensuite un assemblage de propos découpés en 5 thèmes qui sont "Politique et Guerre" (où j'aime particulièrement ce "L'important n'est pas la conviction mais la conception. Les gens à conviction furent toujours ceux qui ont allumé les bûchers pour les gens ayant des conceptions"), "Esprit et Religion" et "Psychanalyse". La partie "Observation de l'homme" aurait très bien pu figurer sous l'intitulé "Relations et solitudes" On passera sur les fragments consacrés aux critiques d'art (théâtre ou littérature) qui sent trop le règlement de compte et où l'argumentaire est souvent pauvre et convenu. En revanche le chapitre "Psychanalyse" est absolument essentiel à lire.

Il faut savoir que Schnitzler était un contemporain de Freud, Viennois aussi, et que ce dernier tenta un rapprochement que le dramaturge déclina. On comprend pourquoi quand on lit le constat sans indulgence qu'il fait de cette nouvelle théorie qui allait se bâtir en dogme indestructible en Occident pendant les 50 années suivantes (et encoreschnitzler2 en France aujourd'hui, dernier bastion de cette croyance à prétentions scientifiques). Car ce qu'il y a de passionnant chez Schnitzler, c'est sa démarche scientifique. Adepte du déterminisme (en tant que soumission de tout événement fût-il psychique au principe de causalité et non pas en tant que finalisme), il incorpore la physiologie dans tous les mouvements de l'âme ("La vanité n'est souvent que l'expression d'un besoin physiologique d'encouragement de la part d'un organisme"). Il se place ainsi dans la continuité de Schopenhauer et de Nietzsche (et de bien d'autres). Ce déterminisme absolu l'amène parfois à remettre en question la possibilité de distinguer une cause et donc une responsabilité ("Chaque fois qu'un malheur nous frappe, nous en attribuons la faute, bien qu'inconsciemment, à un motif ultime et nous ne pouvons guère faire autrement. Car même si nous ne prenons en compte que le dernier, il nous faudrait alors remonter jusqu'au tout premier. Et pour trouver celui-ci, nous nous perdrions dans des contrées trop éloignées où n'existent plus ni fautes, ni reproches, contre soi-même non plus donc, et ce serait là une atmosphère irrespirable pour notre âme et notre esprit"). Il aborde ces points sans système de pensée préétabli ("…l'important est de faire face à chaque événement débarrassé de tout préjugé et de toute prévention, même au risque de se fourvoyer sans arrêt").

moreau_oedipeC'est pourquoi son approche de la psychanalyse est si excitante car, voyant éclore cette nouvelle école de pensée, il en voit immédiatement les failles et les épinglent avec une précision qui fait un heureux contraste avec les approximations des Freudiens. Ainsi décortique-t-il le complexe d'Œdipe, peut-être l'une des plus grandes supercheries conceptuelles du vingtième siècle (il y eut pourtant de la concurrence), fondée sur une lecture fallacieuse d'un mythe non seulement célèbre mais qu'il suffit de rapidement relire pour découvrir à quel point il ne peut servir de modèle au schéma Freudien. Il rappelle donc cette évidence qui paraît avoir échappé aux zélateurs du grand timonier de l'Inconscient : "Œdipe aime sa mère sans savoir que c'est sa mère" ce qui, pour Schnitzler, et tout individu encore doté de sa libre pensée, fait quand même problème quand on sait que ce complexe sert de support au supposé amour libidineux de l'enfant mâle pour sa mère.

D'ailleurs, Schnitzler dissèque aussi cette supposée attirance sexuelle et en fait de la charpie, n'allant pas jusqu'à dire à juste titre, comme le fera Alice Miller 50 ans plus tard que "il n'y a pas de sexualité enfantine" mais s'en approchant. Sur l'œdipe, Schnitzler termine pas ce paragraphe terrible : "Une jeune école littéraire (sic) construit un monde nouveau sur la base de ce malentendu. Elle invente des cas d'exception bizarres, en partie stupides, contre lesquels il n'y aurait rien à objecter, et élève le cas particulier au rang de symbole. Ils sont simplement arrivés de l'autre côté de la banalité à 100 sous". Non, ce n'est pas tiré du Livre noir de la Psychanalyse (toutefois hautement conseillé) mais d'un contemporain que Freud lui-même considérait comme un explorateur de l'âme humaine. Médecin de surcroît (peut être plus des corps que des cerveaux, ce qui créé une lucidité qui hélas fait défaut à ceux qui, par peur de la viande, vont se perdre dans les méandres de la pensée circulaire) et surtout, écrivain des pulsions corporelles, de leurs frustrations et des formes qu'elles prennent pour s'exprimer tout de même. Il fut même censuré à plusieurs reprises (pour La Ronde notamment) et accusé de pornographie.

Pour clouer le cercueil de la psychanalyse, Schnitzler termine avec cette boutade délicieuse : "Annonce tirée d'un journal de psychanalyse. Homme jeune et élégant, en possession de mille millions et d'un complexe d'Œdipe modeste mais avec possibilité d'évolution, cherche en tout bien tout honneur à faire connaissance d'une infanticide en puissance pour excursions dans l'inconscient et, si convenances, dans le conscient. Plutôt sublimé que refoulé. Préférence à jeunes filles moins de 14 ans. Pucelles poubelle". On ne ferait pas mieux aujourd'hui.

Pour finir, cette dernière que je trouve absolument réjouissante "Méfie-toi de l'instant où tu commences à être fier de ta solitude ; dès l'instant suivant, s'éveille en toi le désir de rencontrer des gens". A consommer sans aucune modération en ces temps d'intense indigence intellectuelleschnitzlertransp.

On pourra ensuite, lire La transparence impossible, histoire de clouer le bec à tous ceux qui militent pour la transparence en toutes choses (amour, politique) et s'étonnent d'obtenir une humanité transparente. Fragments moins aphoristiques mais tout aussi passionnants, géniaux même, de ce penseur d'une précision et d'une clairvoyance qui laissent quand même pantois d'admiration.

 Illustrations : Jalousie d'Edward Munch (1895) et Oedipe et le Sphinx de Gustave Moreau (1864)

Mis à jour ( Mercredi, 06 Août 2008 15:49 )  

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