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Home Littérature BOB O' NEILL- Variations scatologiques - Chapitres inédits - (1) Les anges

BOB O' NEILL- Variations scatologiques - Chapitres inédits - (1) Les anges

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"ange02Les anges peuvent voler, car ils se prennent eux-mêmes à la légère…" dit le poète anglais Gilbert Keith Chesterton. Mais ils outrepassent les limites permises à la légèreté lorsqu’ils "voient que les filles des hommes sont belles et qu’ils les prennent pour femmes" (Genèse 6-2). Nous pouvons cependant les comprendre, car, dans la légende biblique, il n’est nulle part fait état de "filles de Dieu". Et la jeune fille ne doit se livrer à la prostitution qu’à un étranger : celui-ci possède valeur symbolique spéciale. C’est le cas de la séduction étrange de l’ange. En tant que fils de Dieu, il est fondamentalement condamné à la solitude ou à l’homophilie, comme le premier Adam du reste.

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Alors, nous sommes loin du stéréotype de l’ange, décrit par Swedenborg comme parangon de chasteté et de pureté ! Dans le livre d’Enoch VIII, 10, il est dit que "les anges enseignèrent aux filles les enchantements et les propriétés des racines et des arbres (…) et les femmes conçurent des géants (…) Les anges, fils de Dieu, se sont alliés aux filles des hommes ; ils ont péché avec elles et se sont souillés (…) ils leur ont découvert les crimes abominables".

Se souiller et découvrir les crimes abominables ne permet pas d’équivoque. C’est bien normal. L’angélisme ne se décline pas au féminin. On rencontrera pourtant plus tard, dans les formes avancées de la statuaire et maintes expressions artistiques, les angelots, les chérubins, et toutes les formes du travesti, du transvestisme et du transsexualisme. L’ange est à la fois hermaphrodite, pédophile, pédéraste, homo et hétérosexuel. Il dévoile aux filles des hommes, en les prenant en otage, l’amour divin, contre-nature. C’est une chance ! Dans le désert où l’eau manque, c’est la méthode contraceptive la plus sûre. L’humour noir parle quelques millénaires plus tard des "faiseuses d’anges", les avorteuses. La méthode est aussi utile aux mâles qu’aux jeunes filles qui veulent bien faire la chose, mais sans perdre leur virginité. Seuls inconvénients, le manque d’hygiène et l’odeur. Les rites de purifications seront créés et la notion de pureté va avoir le succès que l’on sait.

Ce sont encore des anges qui, selon les Ecritures, rodent auprès de la maison d’Abraham. Ils s’isolent sans vergogne, sous la tente, avec Saraï, sa femme. Elle est vieille, stérile et sénile. Peu importe. Les anges de l’invraisemblance passent. On fait silence. Elle se retrouve bientôt en gésine. Ils vantent les mérites et les miracles de la fécondation assistée. Et eux, de s’en retourner vers Sodome (Genèse 18- 1- 16).

ange04A Sodome, nous retrouvons encore ces mêmes anges qui traînent du côté de la maison de Loth, un proche d’Abraham. Ils prétendent vouloir passer la nuit dans la rue. De la provocation ? La population s’en prend à eux. Qu’est-ce qui peut justifier de pousser tous les mâles de la cité, y compris les gamins, à faire une sorte d’émeute, pour réclamer qu’on leur abandonne les deux itinérants de passage. Un étranger, arrivant dans une ville, pouvait-il être contraint à se livrer aux hommes ? (1). Loth, ressent-il des jalousies possessives homosexuelles ? Ou la loi judaïque de l’hospitalité serait-elle bafouée par ces mouvements d’hostilité? Loth préfère ses hôtes angéliques au pucelage de ses propres filles. Il faut calmer des sodomites excités et passionnés. Il propose ses deux filles vierges à la vindicte érotique populaire : "et vous leur ferez ce qu’il vous plaira !", ajoute-t-il, débonnaire. En d’autres termes, la protection du cul d’un ange surpasse en importance le respect que nous devons aux formes fessues féminines. Il ne s’agit de rien de moins que de mettre sur le même plan la pratique d’une sodomie cérémonielle et la défloration rituelle des pucelles. ange05

Les histoires d’anges sont des susurrements suaves toujours équivoques et ambigus qui marquent le début de l’histoire tragique de la Pentapole sodomite. Par sa légèreté, l’ange entraîne aux débordements. Il séduit par son éternel aspect d’éphèbe pédérastique et juvénile. Il s’assortit volontiers à l’image romantique de l’éternelle jeunesse morbide du "Dorian Gray" d’Oscar Wilde (cf. représentation de l’ange sur le mausolée du poète au cimetière du Père Lachaise à Paris).

 L’ange partage la morphologie et la beauté de l’hermaphrodite. Son sexe, comme celui de l’androgyne se situe à coup sûr par derrière. Ceci expliquant cela, on admettra sans doute l’usage de pratiques particulières en angélologie. Les poussières s’agglutinent aux sueurs et secrétions salées des corps humains crasseux. Nous n’évitons pas le poisseux des efforts et des ébats amoureux. Nous collons de partout à notre pesanteur. Nous luttons, notre vie durant, pour une difficile transcendance et une irréalisable lévitation. L’ange, quant à lui, agit comme un mandataire de la transparence et de la pureté : Il fait le geste, pas l’effort ; il appelle la force d’en haut et elle descend. Sa puissance verbale le dispense de force physique () (2).

Sa légèreté n’est pas légendaire. Elle est l’idéal hypocrite d’une certaine réalité bourgeoise, faux-cul, ménagère et familiale. Chevalier, il combat les dragons et essuie les poussières. Ses annonciations transportent les semences d’irréalisables consolations. Concierge de l’univers, il est le vigile, le gendarme du ciel et le surveillant privilégié de tous nos égarements et détournements. L’ange gardien restera longtemps encore l’instrument du conditionnement des enfants. Il est vrai qu’il s’éclipse peu à peu, à mesure que les mises en garde contre les actes « préjudiciables à la santé », que les motivations hygiéniques, sont plus fréquemment invoquées pour obtenir le degré requis de refoulement des pulsions et du contrôle de l’affectivité. (3). Nous avons encore tous besoin d’un ange, comme mentor et comme guide. (4). ange07

La hantise phobique de la souillure du monde pousse l’homme à tous les délires, à toutes les illusions, les hallucinations et crédulités baroques. Alors l’ange profite de la faiblesse humaine. Avec quelques millénaires d’avance, il s’instaure généticien. Il frappe fort. Il désexualise la procréation. Deux expérimentations se suivent : premièrement, c’est une femme déjà âgée et stérile qui, à l’instar de Sarah, en fait les frais. Elisabeth met au monde Jean le baptiste, par simple intervention de l’Esprit Saint. Ensuite, une jeune fille pucelle de la même famille est séduite et fécondée par une ombre : c’est Marie. Deux déflorations initiatiques et rituelles qui vont transformer l’ordre du monde. L’amour se fait dans la propreté et la transparence photogénique d’un rayonnement. Sans se salir, sans laisser la moindre tache, la moindre trace. La pénétration est sans intromission, sans compromission. Une naissance sans l’usage de la sexualité. L’amour physique est du jour au lendemain discrédité. Dans une systémique diabolique d’hygiénisation, le coït est rejeté comme pratique sulfureuse, salissante et satanique. Plus ondulatoire que corpusculaire, la semence de l’ange a pénétré et fécondé l’oreille de la vierge. (5). Tout s’est passé par l’érotisme du bouche à oreille, voire du pénis à l’écoute. En bref, un susurrement, une rumeur, un rien a suffi. En écoutant bien, on peut encore entendre aujourd’hui l’écho des murmures et des gémissements de l’ombre fécondante. La naissance de Jésus est donc auriculaire. Sa mère n’est qu’une gigantesque oreille à l’écoute du monde.ange08

Marie déclarée "mère de Dieu" devient une risée pour le monde ; le ridicule s’installe avec le blasphème ; se créent les exclamations telles que mère de Dieu !, merdigue ! merdingue ! et merde ! (6). A son insu et contre son gré, Marie est devenue le réceptacle de toutes les fantasmagories et de toutes les folies et fredaines populaires et théologiques. D’une part, on lui impose une conception immaculée ; on lui refuse, par mépris du bas-ventre, un statut de femme comme les autres avec des entrailles, un vagin et le reste. D’autre part, on l’utilise comme marie-salope pour draguer les vases des chenaux de la perversité machiste et misogyne. Et pour ce faire, et bien paradoxalement, on évoque alors de façon malsaine "l’adoration des viscères gravidés (…), la glorification du ventre, des entrailles, de la couche, des mamelles, (…) ou la vénération de l’utérus de Marie". (7). Elle devient pour le monde à la fois une Marie-pisse-trois-gouttes et une Marie-couche-toi-là. Luther explique que "notre conception et notre naissance sont ordurières" ; Saint Augustin, que "tout ce qui est engendré est damné". Et Ludwig Feuerbach (8) remarque que "tous les exemples du monde prouvent que le commerce charnel, la volupté sont le mal fondamental de l’humanité. L’instinct sexuel est un produit du Diable". Tous les théologiens sont formels. ange09

Oui, certes oui, tous les théologiens peuvent bien être d’accord. Ils sont pour la plupart tous sexuellement inaccomplis. Des birbes impuissants, des marioles retors et salaces ont soudoyé les anges. Ils dépouillent la femme de sa gravidité. Ils manipulent, tels de fins politiciens, les masses naïves en quête de miraculeux. Ils élaborent un scénario "mariologique" débile. Marie est grugée. Nous sommes abusés. L’image qu’on donne de la femme est perfide, invraisemblable, incroyable et malpropre. Les propos tenus à son égard sont indécents et égarés.

ange10L’ange est trop souvent en des relations ambiguës avec l’homme, intermédiaire déplacé entre le ciel et la terre. Bien que beau prototype de nos aspirations à l’altitude, comme Icare, il tombe. Il choit. Il déchoit. En hébreu, Belzébuth signifie dieu des mouches ou dieu de la souillure et des excréments. Il est à l’image de l’ange failli, à jamais inaccompli.

(1) P. Gordon, "L’initiation sexuelle…", op. cit. p. 53 (2) "De L’Androgyne", Œuvres Choisies, Joseph Péladan. Les formes du secret. 1979. p. 232 (3) Norbert Elias, op. cit. p. 219. (4) Cf. « Enquête sur l’Existence des Anges Gardiens », Pierre Jovanovic. Filipacchi. 1993. (5) cf. "Le latin mystique", Rémy de Gourmont, Paris, 1913 – "Les Enfants faits par l’oreille", F. Remigereau, Belles Lettres, 1947. p.122. – "La conception de la Vierge par l’oreille", Ernest Jones, T. II, Payot 1973, p. 227-229 – "Le Livre secret des Cathares", E.Bozoky, Beauchêne 1980. p.153-54. (6) L. Sainéan, » La langue de Rabelais », de Boccard 1922, T. II, p. 338. (7) Cit. in. Cazenave, "Angèle de Foligno". (8) "L’Essence du Christianisme", Maspéro. 1979. p. 466

Mise en forme du texte et illustrations choisies par dkelvin. Dans l'ordre : Chasseriau, Anne Van Der Linden, Walt Deverall, inconnu, Bouguereau, Bouguereau, Anne Van Der Linden, Anne Van Der Linden, Muriel Millon

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Mis à jour ( Mercredi, 06 Août 2008 15:50 )  

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