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Home Littérature La vie sur terre - Baudouin de Bodinat

La vie sur terre - Baudouin de Bodinat

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 Voici un petit extrait de La vie sur terre - Réflexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes - Tome I, de Baudouin de Bodinat.
Editions de l'Encyclopédie des Nuisances (1996).
 
Il serait bon de développer, d'argumenter, mais il se trouve que je ne sais pratiquement rien de l'auteur et que le titre parle de lui-même. Ce court extrait n'étant qu'une invitation à lire ce petit bouquinot remarquable. Il existe un tome II paru en 1999 mais que je n'ai pas lu.
 
 
 

En exergue du bouquin, un court texte de Mallebranche, De la recherche de la vérité, que voilà :
"Je ne puis rien dire sur cette matière que tout le monde ne sache aussi bien que moi, pourvu qu'on y veuille penser. C'est pourquoi j'aurais grande envie de n'en rien dire. Mais parce que l'expérience m'apprend que les hommes s'oublient souvent si fort eux-mêmes, qu'ils ne font point de réflexion sur les raisons de ce qui se passe dans leur esprit, je crois que je dois dire ici certaines choses qui peuvent les aider à y réfléchir. J'espère même que ceux qui savent ces choses ne seront pas fâchés de les lire : car encore qu'on ne prenne point de plaisir à entendre parler simplement de ce que l'on sait, on prend toujours quelque plaisir d'entendre parler de ce que l'on sait et de ce que l'on sent tous ensemble."

...

 
IV. - Voici ce que j'ai pensé : ce qui subsiste en nous d'instinct ne trouve plus à s'exprimer qu'en d'obscurs malaises que nous prenons pour des incommodités et que nous laissons au-dehors dans l'anonymat de la physiologie. Les pensées nous manquent qui nous feraient aller leur ouvrir la porte, les reconnaître et les serrer dans nos bras. Il nous suffit le plus souvent, pour étouffer ces murmures inaudibles et pressants qui nous parviennent de ce que nous croyons être le dehors, de les couvrir de musique, d'allumer des sensations électriques et rapides dans nos nerfs ; de somnifères ou de rires pré-enregistrés. Ce sont par exemple de brèves étrangetés, des "effets de vitre", de courtes dépersonnalisations à ne plus retrouver cette rue inoffensive et basse qui s'ouvrait à mi-pente de la ville : mais des abominations rectangulaires, le flot des automobiles, les publicités joyeuses ; ou bien est-ce une suffocation psychique comme à respirer un gaz, une sourde anxiété qui se mélange au sang dans la galerie marchande doucement sonorisée, ou dans l'ascenseur vertigineux d'une tour hermétique en verre fumé, ou dans le train climatisé où tout le monde est souriant à trois cents kilomètres à l'heure, ou dans n'importe lequel de ces lieux entièrement sortis des calculs du délire productiviste. Mais justement, ce monde-là est si étranger à l'homme, et il nous faut y devenir si étrangers à nous-mêmes, que ces émotions nous demeurent incompréhensibles, dessous leur importunité, et qu'elles restent au fond de chacun des cris inarticulés, des vociférations inintelligibles comme il s'en entendait jadis derrière les murs des asiles de fous.

Je sais que beaucoup déclarent aimer ces nouveautés, qui signifient la puissance de la collectivité industrielle, sa prodigieuse efficacité, sa perfection inouïe, l'immensité des connaissances techniques que toutes ces améliorations supposent et dont ils éprouvent que la grandeur et la modernité rejaillissent sur eux et les font nécessairement supérieurs à l'humanité précédente. Ils trouvent l'esplanade en granit et sa pyramide d'acier plus flatteuse que le square sans intérêt d'auparavant avec ses arbres, ses bancs, ses moineaux, ses allées de la promenade petite-bourgeoise. Ils disent aimer ces autoroutes à perte de vue, ces satellites de télédiffusion, ces hôpitaux scientifiques ; que c'est seulement à l'ombre de tels progrès qu'on peut apprécier les passe-temps de la vie civilisée qui nous enchante de planches à voile, de cuisine exotique, d'opéras numérisés. Bien entendu, ce n'est pas vrai, ils n'aiment aucune de ces infrastructures qui les dominent -sinon cela, qu'elles les dominent- pour cette raison suffisante que nulle correspondance aimable ne peut s'établir entre ces choses et nous ; qu'elles n'en veulent d'ailleurs pas, mais seulement notre acquiescement, notre soumission à l'écrasante objectivité du sur-moi économique.

J'ai pensé à ce sujet que l'horrible tour Eiffel fut le prototype de cette sorte de propagande par le fait, par la monumentalité autoritaire où nous sommes des fourmis et qui façonne directement l'intérieur psychique des individus : comment, après la lui avoir imposée, on en vanta l'inutilité absolument moderne à une population dont la ville venait d'être remplacée par une autre toute neuve, et que cette magnifique parure pour le XXème siècle, ne pouvant être la promesse de ce qu'il ne durerait pas toujours, justifiait après tout l'esclavage industriel. Quelques années plus tôt un poète de ce temps-là, et qui se pendit pour finir, notait au retour d'une promenade : "Le besoin d'embellissement et d'élargissement qui tourmente les villes modernes aura bientôt rendu notre vieille Europe aussi insipide que l'Amérique, qui n'a pas eu de passé. Je plains les gens qui viendront après nous, mais j'espère pour eux -les formes extérieures influant évidemment sur le développement de l'intelligence- qu'ils seront stupides." S'il avait raison, voilà ce que les monuments historiques plastifiés, les parkings souterrains déguisés en immeubles, les distributeurs et les rues piétonnes, les réflexes conditionnés aux signaux de la circulation et les téléphones mobiles, etc., ne nous permettent pas de décider : à quoi mesurer notre stupidité ? Pour ce qui est de l'insipidité en revanche le fait serait difficile à nier : la ville n'a cessé de perdre en photogénie et de nous remodeler à son image. Il suffit de comparer nos visages, comme ils ont perdu en consistance, en expressivité ! Comme ils gagnent en insignifiance ! Que nos vies ont gagné en médiocrité d'appétit et perdu en relief, en nuances de tons et en diversités de motifs ! L'esprit regimbe à l'idée qu'on puisse progresser beaucoup encore dans cette voie. On sait pourtant que l'un des derniers monuments que cette époque-ci se soit élevé à elle-même, édifié en portail d'un entassement de tours de bureaux, est un cube blanc et vide par où s'engouffre le vent.

Il est vrai que ces architectures ne sont pas toujours sans une espèce de beauté ; de celle qu'exhibent devant nous les grands échangeurs de voies rapides : une beauté algébrique et seulement occupée d'elle-même, de sa propre perfection rationnelle, une beauté froide et stérile, sans égards pour rien de ce qu'il y a autour d'elle ; une beauté, si l'on veut, de monologue hystérique et ce n'est pas à quoi on puisse ajouter quelque chose de son âme, qui la charme et l'augmente. Plutôt serait-ce au contraire, et ces choses conçues puis bâties sans goût, ne peuvent donner aucun plaisir à personne. On trouvera peut-être inconséquent d'en vouloir là où l'économie ne le trouve pas utile et de n'en pas vouloir là où elle nous le propose avec le mode d'emploi. Mais, s'agissant de plaisir, on est en droit de préférer encore l'ennui d'une station d'autoroute à l'effervescence d'un parc de loisir ; par cette raison que ce monde-ci, ma chère Adèle, est une gêne perpétuelle, et qui ne sait pas s'ennuyer, ne sait rien.

J'ai pensé en outre ceci, que l'indifférence minérale de ces formes abstraites qui nous entourent, leur sévère fonctionnalité, produisent un composé de sécheresse et de méchanceté qui nous signifie nettement quelque chose : la vie y est un désordre. L'impression que l'on ressent est la même que nous fait un appartement neuf et meublé par un futuriste : on se voit transformé en animal humain ; comme on est en réalité au regard de l'économie toute-puissante. Il y en a donc pour déclarer aimer cela, pour s'exalter d'être au nombre des animaux domestiques de ce maître-là.

Sans doute n'avons-nous à connaître, le plus souvent, que les bâtisses mécanographiées dont la société de masse a recouvert le globe, les embouteillages, les plages salies par la mer, les nourritures décevantes une fois dépouillées de leur emballage, les soins approximatifs de la médecine bureaucratique. Mais peu importe. 

 

...  

 

Ce texte est reproduit sans l'accord de l'intéressé. Si l'auteur ne désire pas figurer sur the famous poin-poin, nous nous engageons à enlever le texte.

Mis à jour ( Dimanche, 31 Août 2008 13:03 )  

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