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Home Littérature JEAN CLAIR - Journal atrabilaire

JEAN CLAIR - Journal atrabilaire

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clairjean2Dans la commode à rangement, Jean Clair est dans le tiroir "Réactionnaires", auteurs de ce tiroir qui de Bloy à Clair, et je le regrette parfois, occupent beaucoup de rayons de mes étagères, étant souvent ceux qui rendent le mieux grâce à la langue française.

Depuis quelques années Jean Clair (ex-directeur du musée d'Art moderne, puis du musée Picasso, commissaire de plusieurs expositions notamment de Mélancolie à l'automne dernier au Grand Palais (un entretien à ce sujet  [ici] et un aperçu de l'exposition [ici]), mais fraîchement radié de l'administration [ici], "l'érudit provocateur" comme on l'appelle dans Le Monde, provoque des convulsions de rejet de la part de tout ce que le monde de la culture (double acception du terme), notamment celui de la peinture et assimilés, compte de fanatiques c'est à dire beaucoup. Il partage un peu ce privilège avec Jean Baudrillard et ils se sont d'ailleurs retrouvés sur la même longueur d'onde lors de la fameuse éristique sur l'art contemporain en 1997, Baudrillard dont on peut trouver le texte [ici] (Benoit Duteurte s'étant chargé de la musique contemporaine dans Requiem pour une avant-garde où l'ineffable Boulez reçoit enfin le traitement létal qu'il mérite). Il ne cesse depuis de maintenir son point de vue ainsi en novembre dernier à l'occasion de la biennale de Lyon, «On n'a jamais vu un art aussi niais, sous son audace apparente, clairjean1 aussi infantile, être à ce point favorisé, soutenu, subventionné par ces bigots de l'avant-garde qui trônent dans les musées» ou lors d'un forum avec les lecteurs organisé par le Nouvel Observateur [ici]).

Car Jean Clair, pourtant compagnon de route des abstraits (Picasso n'est pas le parangon du figuratif), a fini par une nausée devant la vacuité de cet art simili-provoquant, cet art-tuferie dont les oeuvres mériteraient d'être entartées tout autant que BHL dont elles sont d'ailleurs un pendant (et tant mieux que le milliardaire Pinault n'ait pas souillé un site tel que Billancourt, où perdirent leur vie à la gagner des millions d'ouvriers, et dont la reconversion en temple de la culture bourgeoise aurait été sacrilège tout comme on ne permet pas de construire des sex-shop sur les cimetières, ce qui d'ailleurs est scandaleux). Car Jean Clair est précieux. Son statut lui donne une autorité et cette autorité il l'utilise à maintenir un art de chair mais se refuse (parfois avec ambiguïté car lui même aime les artistes qui se confrontent avec l'organique tel Reyberolles ou Lucian Freud) à l'incrément excrémentiel de l'art qui réussit le tour de force à traiter de la merde stérilement (lire son intervention absolument passionnante "Une esthétique du stercoraire" [ici ]comme s'il avait subi un autoclave oxymoresque qui produirait du germe saprophyte. Plus grave encore (et ce qui le rend à mes yeux si sympathique) il n'épargne pas les mythes inviolables édifiés par les tenants de la culture anti-bourgeoise, ceux chez qui il pourrait trouver de commodes alliés. Ainsi sa remise en cause de la génuflexion révérencieuse devant le surréalisme après les attentats du 11 septembre 2001 [ici] qui lui valurent de cinglantes réponses pleines bien sûr de commisération comme il est de coutume quand on manque d'arguments. Pourtant, Artaud lui-même n'avait-il pas déjà éclairé d'un rai de lucidité la nature réelle du Surréalisme ? Il a aussi été l'un des plus farouches partisans de l'adoption de Cartier-Bresson, avec lequel il est devenu ami, par les musées, ce qui ne fut jamais le cas, invraisemblable cécité zoranmusicdes tenants du bon goût officiel.

J'ai découvert Jean Clair à l'occasion de l'exposition Zoran Music au Grand Palais, une des rarissimes expositions de ce lieu confit consacrée à un peintre (alors) vivant. Ne le connaissant pas avant d'entrer mais attiré par l'affiche, il était, au terme de ma déambulation hagarde, devenu un de mes "peintres favoris", son œuvre désormais m'habita, comme celles de Caravage, Goya, Rembrandt, Moreau, Ensor, Spilliaert, Schiele, Freud. Le livre que Jean Clair consacrait aux dessins de Dachau que Zoran Music quelques temps plus tard, qui réussit, par on ne sait quel prodige, à griffonner puis sauver de cet enfer (voir un de ces dessins ci-contre), était remarquable car ni redondant ni thèseux (La barbarie ordinaire, Gallimard, 2001). Il se rangea sans beaucoup de difficulté entre Si c'est un homme de Primo Levi et L'espèce Humaine de Robert Antelme (même s'il est de nature différente).

Depuis j'avais un peu perdu de vue Jean Clair mais lorsque j'ai aperçu, sur l'étal exsangue du dealer de fadaises simili-littéraires, ce titre (Journal atrabilaire) clairjeanJet surtout le nom de son auteur, j'avoue n'avoir pas même pris le soin de vérifier si mon impécuniosité m'en permettait l'achat. C'est un livre qui appartient au genre fragmentaire mixte, c'est à dire juxtaposant pensées sur soi (confession pour les uns, exhibition pour les autres) et sur le monde (qu'on appellerait paradoxalement "réflexions"), genre qui, je dois l'avouer, constitue largement mon genre littéraire favori car, lorsqu'il est réussi, on y suit un chemin escarpé, toujours imprévisible, où le murmure résigné alterne avec la vocifération vultueuse, où l'on se cabre parfois (ici sa phobie de l'avortement ou de l'euthanasie), où l'on saute de joie d'autres fois (son dégoût des gadgets festifs organisés par l'état spectacle et de l'abêtissement général de l'occidental). Il y a trop peu d'aphorismes à mon goût (même si "Le suicide comme le plus court chemin de soi à soi. Un journal comme mise à distance de soi à soi" est une petite merveille), un peu trop de descriptions de lieux que je n'ai hélas pas le plaisir de connaître (je vécus trois jours délicieux à Venise il y a quelques années mais pas au point de pouvoir reconnaître les terrasses qu'il décrit). Il y a surtout cette phrase que j'aurais pu écrire au mot près : "Autrefois, j'étais abattu. Maintenant, de plus en plus souvent, j'éclate de fureur. Signe des temps. Les bonnes raisons ne manquent pas. Ce qui me laisse chaque fois pantois, c'est la violence de mes propos". Le sentiment de fraternité par delà toute réalité tangible qui alors vous saisit est un pur moment de plénitude.

On dit que ce livre vient de lui valoir les foudres hiérarchiques de l'administration ce qui confirme le bien fondé de ma prudence en adoptant il y a 30 ans ce pseudo qui, malgré le peu d'écho de ce que j'écris, peut probablement m'éviter de sombres déconvenues.

Pour conclure sur un fait insignifiant comme l'aime tant l'art contemporain, comme moi, il est morvandiau, ce qui ne nuit pas à mon plaisir.

Mis à jour ( Mercredi, 06 Août 2008 15:52 )  

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